Épépé de Ferenc Karinthy

brueghel - tour de babel - épépé

Alors qu’il monte dans l’avion qui doit l’emporter à Helsinki, où il se rend à un congrès de linguistes, Budaï ne peut guère imaginer qu’il se réveillera, quelques heures plus tard, dans un pays inconnu, qu’il se révèle incapable d’identifier, et où tous les habitants parlent une drôle de langue qui ne lui rappelle aucune de celles qu’il parle – lesquelles incluent tout de même le hongrois, l’anglais, le français, l’espagnol, l’allemand, pas mal de russe, d’italien, de latin, sans compter toutes celles qu’il baragouine plus ou moins.

Budaï s’est-il trompé d’avion, y a-t-il eu un malentendu, s’est-il présenté au mauvais terminal ? Peu importe ; ce qui compte, c’est le résultat : le temps de se rendre compte de la méprise, le voilà perdu dans une ville tentaculaire où personne ne le comprend et où il ne comprend personne. Une ville curieuse, surpeuplée, où le moindre magasin, la moindre station de métro, le moindre guichet d’accueil dans un hôtel ou une banque semblent pris d’assaut à chaque instant par des dizaines d’usagers à la fois pressés et étonnamment indifférents aux semblables qui les entourent.

épépé epépé - karinthy - couvIncapable de faire comprendre à qui que ce soit qu’il souhaite retourner à l’aéroport, Budaï se résigne à passer quelques jours dans la ville, le temps de trouver quelqu’un qui parle sa langue ou bien le temps d’apprendre deux ou trois rudiments qui lui permettront de se faire entendre. La police ou une ambassade devraient bien réussir à le mettre en relation avec un interprète. A moins que, à force d’interagir avec les employés de l’hôtel où il loge, il parvienne à décrypter leur charabia.

Épépé est, d’emblée, un drôle de cirque. Ferenc Karinthy ne cherche aucunement à se positionner sur le terrain du réalisme, et tout dans la ville inconnue où Budaï a mis les pieds est démesuré, improbable, des interminables foules qui la traverse à la hauteur des immeubles – l’un d’eux, en construction, gagne un étage par jour sans que jamais sa fin semble approcher, rappel évident, aussi, de la tour de Babel. On est dans une contrée qui rappelle autant les pays imaginaires de certains contes philosophiques – de Gulliver aux Etats de la Lune et du Soleil – que les grandes métropoles du monde occidental.

Budaï, personnage qui se révèle plutôt du genre rigoureux, est on ne peut plus perdu dans cette ville délirante. Il faut dire que ses habitants ne lui facilitent pas la tâche, eux qui le repoussent dès qu’il tente de leur poser une question, et qui semblent ignorer volontairement que la langue qu’il parle n’est pas la leur. Heureusement, sa qualité de linguiste lui permet d’entreprendre quelques petits travaux sur la langue locale. Il faut d’abord essayer de deviner si la drôle d’écriture runique est idéogrammatique, syllabique ou alphabétique, et si elle se lit de gauche à droite, de haut en bas, ou dans un autre sens encore.

Une grande partie du plaisir d’Épépé réside dans la précision avec laquelle sont reportées les investigations langagières de Budaï, alors même que la langue même nous reste presque entièrement inconnue, puisque son alphabet ne nous est pas montré et que seuls les borborygmes que reçoit parfois Budaï en réponse à ses questions nous sont indiqués – des choses comme « Tououlli ouloumoulou aloulp tléplé ». Budaï avance un peu plus grâce à l’aide d’une des liftières de son hôtel, mais n’est cependant même pas capable de comprendre son nom. Est-ce Étyétyé, Édédé, Épépé, Tchédédyé… ?  On est là dans une parfaite comédie de l’incommunicable, pas si loin des Chaises de Ionesco, que Ferenc Karinthy développe avec une minutie lancinante, jusqu’à ce que les questions les plus folles se posent :

Devrait-on envisager que les gens eux-mêmes ne se comprennent pas tous les uns les autres ? Que les habitants s’expriment dans des dialectes divers, éventuellement dans des langages variés ? Un moment une idée saugrenue a même surgi dans son esprit surchauffé : autant de personnes, autant de langages ?

 Bref, on pédale dans la semoule, et tout cela est à la fois cocasse et fort inquiétant. Toutes les situations – que Budaï se retrouve dans une librairie, à la messe, à un enterrement, dans le métro ou au restaurant – semblent devenir des simulacres faute de signes communs. Sans la langue, privé de la parole, de la lecture, de l’écriture, Budaï est contraint de revenir à une simplicité quasi-animale. Il importe seulement de manger, de dormir, éventuellement de se laver. Le plus préoccupant est, finalement, qu’il s’en accommode bon gré mal gré.

Il en naît un sentiment de malaise qui grandit peu à peu, associé à l’impression d’espace totalitaire que produit la ville infinie où erre Budaï. Ce pressentiment – kafkaïen, il faut bien le dire, aussi galvaudé que soit l’adjectif – s’accomplit dans les scènes finales, culminantes, qui voient la ville devenir la scène d’émeutes révolutionnaires dont le mobile politique reste évidemment indiscernable. Aussitôt suivie d’une violente répression, cette révolte sans motif reste aussi sans effet, la vie routinière, faite d’interminables files d’attente dans tous les lieux de la ville, reprenant aussitôt son cours.

Limiter Épépé à une allégorie du totalitarisme serait cependant réducteur. La vision qu’il propose de la ville est certes fondamentalement dystopique ; mais par le biais d’un seul personnage – deux, si l’on compte la liftière -, Ferenc Karinthy donne aussi une vision de l’humanité pas si pessimiste que ce à quoi on pourrait s’attendre. Une humanité pleine de ressources, qui ne cesse jamais de questionner l’ordre établi, fut-ce en son for intérieur, et dont le principal atout est la confiance – en soi, en l’autre, en l’avenir. Toutes choses que le pire des régimes ne peut jamais tout à fait détruire, même si le point de rupture – la résignation – est souvent proche.

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9 Comments

    • Je l’ai globalement plus pris comme un jeu (jusqu’aux deux tiers disons, ou le ton se fait inquiétant) mais oui, ça peut être très flippant selon l’angle de vue !

  1. Un roman qui m’a beaucoup marquée et angoissée. L’idée du linguiste me parait extra pour aborder ce monde qui demeure incompréhensible !

  2. Kafka oui, et aussi plus près de nous « L’Enquête » de Philippe Claudel. Et pour le ciné, je me suis projetée dans « Norway of Life » du Norvégien Jens Lien, un truc complètement dingue, et assez violent…

    • Vu le raté que fut ma récente rencontre avec Philippe Claudel, je pense garder ça pour (bien) plus tard… En revanche, j’ai souvent entendu parler de Norway of life, et tu m’intrigues du coup !

  3. Assez étonnant ce linguiste perdu dans une langue inconnue, plusieurs angles de lecture, mais comme toi, je n’y ai point trop vu de pessimisme, même si l’ensemble àun moment tourne un peu en rond

    • C’est vrai qu’au bout d’un moment, il devient difficile de renouveler les affres du héros… Heureusement la fin est assez surprenante pour faire oublier un léger ralentissement au milieu du livre !

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