L’Hippo d’Amérique de Jon Mooallem

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Une sérieuse pénurie de viande touchait l’Amérique à cette époque. Les prix du boeuf avaient explosé à la suite du ravage des terres d’élevage par le surpâturage. L’industrie en crise peinait à satisfaire la faim de villes à la démographie galopante en raison de vagues successives d’immigrés, et d’une demande croissante de viande à l’exportation. Il y avait plus de bouches à nourrir que jamais, mais le cheptel bovin du pays perdat chaque année des millions de têtes. On envisageait à voix basse l’idée de manger du chien.

Cette grave crise de la production alimentaire aux Etats-Unis, évoquée au début de l’Hippo d’Amérique, n’est pas si éloignée de nous : commençant sous le mandat de Theodore Roosevelt et atteignant son paroxysme en 1910, elle laisse l’administration fédérale désemparée. Alors que la crise dure depuis plusieurs années, aucune issue ne semble possible – sinon l’importation de l’étranger, pour des coûts toujours plus grands. C’est sans compter sur l’idée de génie d’un homme d’exception, Frederick Russell Burnham, fraîchement revenu d’Afrique où il a servi glorieusement l’armée britannique dans sa guerre contre les Boers, et développé des techniques de survie qui inspireront plus tard Baden-Powell, le fondateur du scoutisme. Cette idée est d’une simplicité redoutable : il suffirait d’élever des hippopotames en Amérique pour régler la crise de la viande.

l'hippo d'amérique - mooallem - couvL’idée est folle mais Burnham tient cependant quelques arguments de poids. Ce qui manque aux Etats-Unis, ce sont des terres où peuvent être élevés des animaux tels que les boeufs ou les porcs. Mais l’hippopotame, lui, pourrait être élevé sur des espaces jusque là inexploités : les marais de Louisiane. Burnham en touche deux mots à Robert Broussard, représentant de la Louisiane au congrès, qui y voit un deuxième avantage : il lutte, depuis des années, contre une plante envahissante, la jacinthe d’eau, qui se développe dangereusement dans les cours d’eau en Louisiane. L’hippo d’Amérique, en plus de fournir pour chaque individu une tonne de viande environ, devrait régler ce problème en dévorant, peu à peu, ces satanées jacinthes d’eau.

Cette idée lumineuse est présentée lors d’une conférence devant le Congrès en 1910. Elle est approuvée par Roosevelt, qui vient de quitter la présidence, et séduit largement. Pour s’assurer de son succès, Burnham a associé à son entreprise un autre vétéran de la guerre du Transvaal, Fritz Duquesne. Les deux hommes étaient jadis ennemis : Duquesne voue une haine sanguinaire envers les Britanniques responsables du massacre de sa famille, et il fut même envoyé en mission pour tuer Burnham. Mais, enterrant le passé, ils montent ensemble la New Food Society, destinée à faire du lobbying auprès des hommes politiques et des entrepreneurs américains.

Le projet, bien sûr, n’aboutira jamais : ça se saurait. Après quelques années, les volontés s’essoufflent, le manque de viande est résolu par d’autres moyens, et sans que le Congrès rejette vraiment la proposition, celle-ci tombe dans l’oubli d’elle-même.

L’histoire de l’Hippo d’Amérique pourrait s’arrêter ici – ce serait déjà pas mal. Mais Jon Mooallem pousse plus loin son enquête, et continue à suivre la trajectoire de Burnham et Duquesne, les deux ennemis rabibochés autour des hippos, et c’est là que l’anecdote, déjà bien loufoque, prend un tour passionnant.

Leur passé, déjà, recelait bien des morceaux de bravoure qui semblaient tirés de romans d’aventures ou de westerns : Duquesne s’échappant de prison en creusant un tunnel avec une petite cuillère, Burnham participant à la ruée vers l’or au Klondike… L’affaire de l’Hippo d’Amérique est en quelques sorte une parenthèse dans leurs vies d’aventuriers. Après celle-ci, Burnham continue à mettre en oeuvre ses principes visant à placer l’Amérique dans un état d’auto-suffisance complet, aide à résoudre la pénurie de manganèse – matériau précieux pendant la première guerre mondiale -, essaime ses connaissances en matière de survie et de gestion individuelle des ressources naturelles. Nommé scout honoraire – un titre porté par dix-huit autres personnes seulement -, il fit ensuite fortune grâce à la découverte d’une nappe de pétrole, et finit sa vie paisiblement, entouré d’admirateurs.

Au pôle opposé, Fritz Duquesne profita de la guerre de 14-18 pour reprendre ses activités contre les anglais. Engagé comme espion par l’Allemagne, il se fait une spécialité de couler des bateaux anglais, avec une technique qui est bien à son image : féroce et délirante.

Sous ce pseudo [Duquesne se fait alors appeler Frederick Fredericks], Duquesne hantait les bars, où il partageait la table de marins anglais complètement ivres qu’il soudoyait pour qu’ils acceptent de prendre à bord des bulbes d’orchidées à l’intention de ses amis et de sa famille établie outre-mer. Sauf que les paquets contenaient des explosifs ; Duquesne clamerait par la suite avoir ainsi envoyé par le fond vingt-deux navires et provoqué des incendies sur une centaine de docks.

Duquesne est arrêté en 1917 – pour une toute autre affaire – par les autorités américaines qui découvrent alors son rôle dans la destruction de plusieurs navires. Il commence par feindre la folie puis simule une maladie pour ne pas être extradé vers l’Angleterre, et s’échappe de l’hôpital pénitentiaire en sciant les barreaux de sa cellule. Il disparaît et réapparaît ensuite régulièrement, sous divers pseudonymes – Frederick Craven, Charles Stoughton, Piet Niacud -, voyage au Mexique, travaille pour le cinéma… Finalement, il est à nouveau arrêté et emprisonné pour espionnage au début de la seconde guerre mondiale. Il mourra deux ans seulement après sa sortie de prison.

Jon Mooallem, en entrecroisant ces deux destins incroyables, ne se contente pas de capitaliser sur une anecdote. En à peine plus de cent pages, c’est tout une lutte entre des principes du Bien et du Mal qui s’esquisse. Non que Burnham soit, en tout point, un saint, ni que Duquesne soit absolument un monstre, sa folie s’expliquant notamment par la violence qu’il a subie dans sa jeunesse. Mais leur opposition constante fait le récit d’une rédemption impossible, d’une fracture irréconciliable. Dans ses mémoires, Burnham écrit à propos de Duquesne : « Son destin me remplit de tristesse ». Tandis que Duquesne, dans une lettre, lui adressait cette superbe dédicace :

A mon ennemi bienveillant, le plus grand éclaireur du monde, dont les yeux portaient la vision d’un empire. J’ai ardemment désiré avoir l’honneur de vous tuer mais, n’ayant pas réussi, je vous accorde toute mon admiration.

Burnham, en allant repêcher Duquesne pour le faire entrer dans la New Food Society, voulait le sauver de lui-même. C’est l’échec de cette entreprise, plus encore que l’échec de la campagne en faveur de l’importation d’hippopotames, que Jon Mooallem raconte dans cet élégant et étonnant reportage.

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4 Comments

  1. Je suis étonné que le cinéma ne ce soit pas déjà emparé de cette histoire bigger-than-life!
    J’avais découvert cette savoureuse « anecdote » (si j’ose dire) via le site The Atavist qui avait agrémenté ce passionnant reportage de vidéos, images et sons. Si tu es curieux, tu peux aller voir par là-bas : https://read.atavist.com/american-hippopotamus.

    • Ah, super ! Il y a quelques illustrations dans l’édition française mais ça semble bien plus riche ici (et le format est très agréable) !
      Il y aurait effectivement un film à faire, voire une série vu tout ce que contiennent les vies des deux protagonistes principaux…

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