Comment je suis devenu stupide de Martin Page

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Antoine, vingt-cinq ans, a tout pour s’épanouir. Fraîchement sorti de ses études, avec en poche un diplôme d’araméen, de biologie et de cinéma, il est entouré d’amis brillants et créatifs. Plutôt du genre à papillonner, il vogue de passions en hobbies, et ses capacités intellectuelles lui permettent d’appréhender un panel de sujets qui va – en gros – de la physique atomique à la peinture sur soie au XVIIIe siècle en passant par l’hydrographie des toundras sibériennes. Il ne lui resterait plus qu’à entrer du bon pied dans la vie active et, peut-être, trouver quelqu’un avec qui partager sa vie pour être tout à fait comblé.

Sauf qu’Antoine est fatigué d’être intelligent. Non pas qu’il soit lassé de découvrir chaque jour de nouveaux sujets qui le passionnent ; mais la conscience, notamment politique, qui va avec ses capacités l’épuise et le déprime. Alors Antoine va essayer de devenir stupide, et ce par tous les moyens. Incapable de se griller les neurones en devenant alcoolique – son corps s’y refuse -, déçu par son médecin qui s’oppose à la possibilité d’envisager une lobotomie, et rechignant à considérer carrément le suicide, Antoine finira par se laisser convaincre de mettre son intelligence au service de la tâche la plus bête qui soit, en devenant courtier en bourse.

Martin-Page-Comment-je-suis-devenu-stupideLe postulat de Comment je suis devenu stupide est le genre d’histoire facétieuse qu’on s’attend à trouver dans la littérature jeunesse. Martin Page, qui écrit également pour l’Ecole des Loisirs, a d’ailleurs un style tout à fait surprenant, dans lequel on retrouve un humour loufoque, fondé sur l’étonnement face à l’absurdité de bien des situations dites normales, qui séduirait à n’en pas douter tout lecteur de moins de quinze ans. Mais, si on pourra évidemment mettre Comment je suis devenu stupide dans toutes les mains, il s’agit bel et bien, vu ses thèmes, d’un roman pour adultes.

Car là où un traitement « jeunesse » aurait certainement mené l’histoire en opposant simplement intelligence et bêtise, c’est surtout la question de la conscience qui travaille Antoine au fil du récit. Etre intelligent n’est pas une fin en soi, et Antoine croise d’ailleurs des personnes réputées intelligentes (c’est-à-dire capables d’appréhender des concepts abstraits, ou dotés d’une grande culture) mais qui se révèlent tout à fait stupides dans leur rapport au monde. La véritable intelligence, ici, c’est celle qui est tournée vers la compréhension du monde, de l’autre ; c’est ce qui fait qu’Antoine ne peut dormir, constamment tourmenté qu’il est par des questions morales. C’est dans ce sens qu’il interprète la phrase de l’Ecclésiaste, « qui accroît sa science, accroît sa douleur ».

Le projet d’Antoine est donc assez simple : « Oublier de comprendre, me passionner pour le quotidien, croire en la politique, acheter de beaux vêtements, suivre les évènements sportifs, rêver du dernier modèle de voiture, regarder les informations télévisées, oser détester des trucs… » Point de snobisme dans ce programme : l’idée est de mettre de côté toute appréhension en profondeur du monde contemporain pour ne garder que le superficiel – lequel peut s’avérer agréable mais ne saurait en principe se suffire à lui-même -, et de ne s’occuper que de soi et de son plaisir immédiat. La mise en oeuvre de cette feuille de route se révélera évidemment plus complexe que prévu, et ce jusqu’à l’intronisation d’Antoine dans le monde de la finance, lieu ultime de l’indifférence à l’Autre et de l’égocentrisme. De plus en plus mordant au fil des pages, Comment je suis devenu stupide est non seulement remarquablement récréatif, mais il pose malicieusement des questions très (im)pertinentes sur les compromissions intellectuelles qui font notre quotidien.

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