Malicroix d’Henri Bosco

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De mon grand-oncle Malicroix je n’attendais rien. D’ailleurs, jamais personne n’avait rien attendu de lui. Nul ne l’avait rencontré depuis un demi-siècle. Terré en Camargue sur ses maigres terres, il incarnait pour nous la sauvagerie même. Ni bon, ni méchant, mais seul; c’est-à-dire inquiétant et peut-être terrible. Toutefois, séparés de lui par ce demi siècle d’absence sans rupture, nous n’avions jamais éprouvé la malfaisance de ces qualités redoutables dont notre imagination le parait. Il nous ignorait avec une sorte de mépris. Très magnifiquement il s’appelait Cornélius de Malicroix, et il était pauvre. Du moins on le disait. Son train de vie au milieu des étangs, en compagnie de quelques pâtres aussi durs et aussi sauvages que lui, pouvait le laisser croire, et on le croyait; car riche, eût-il vécu de cette vie farouche, et chichement, dans ce pays de la tristesse? Personne ne le pensait. Nous sommes en effet des gens de terre grasse, qui attachent à quelque aisance une valeur morale. Si le grand-oncle Malicroix s’était retiré au désert, sa retraite, à nos yeux, lui avait été inspirée par l’orgueil. Il cachait sa misère. C’est dire qu’on ne l’aimait pas.

Quel beau personnage, d’entrée de jeu, que ce Cornélius de Malicroix, vieillard mystérieux et farouche que nous ne rencontrerons, pourtant, jamais… Et pour cause : le récit commence lorsqu’il meurt et que son petit neveu, Pascal Mégremut, est sollicité par un notaire, Maître Dromiols, pour venir entendre les dernières volontés de son parent, sur ses terres, à Malicroix.

malicroix - bosco - couvOn ne connaîtra donc pas Cornélius, si ce n’est au travers des paysages rudes qu’il choisit d’habiter et de son testament, qui somme le jeune Mégremut de rester trois mois durant sur son île pour obtenir, peut-être, un héritage qui reste mystérieux tout au long du roman. Piqué au vif, notre narrateur décide de rester et de braver l’hiver qui arrive, avec pour seule compagnie Balandran, le vieux valet coriace du grand-oncle, et la présence occasionnelle de Maître Dromiols, personnage ambigu, force de la nature qui surgit quand on l’attend le moins et qui peut passer en un éclair d’une figure bonhomme, d’une bienveillance des plus paternelles, à un visage plus ténébreux, presque menaçant. L’hiver sera long, très long : pas un livre pour s’occuper ; peu de lettres qui arrivent jusqu’à ces terres reculées… Mais sans doute Pascal aura-t-il quelques mystères en mal d’élucidation à se mettre sous la dent.

Tout est vieillot, désuet dans Malicroix. Cette histoire d’héritage et de mise à l’épreuve (qui rappelle Spirou et les héritiers, le Fantacoptère et le Marsupilami en moins), ces personnages racornis éclairés à la bougie dont l’ombre inquiétante et vacillante se découpe sur des murs proches de la ruine, cette ambiance qui hésite entre le roman gothique à la Pauline de Dumas et une littérature plus régionaliste… On s’étonnerait presque de constater que le roman a été publié en 1946, quand on le verrait bien plus vieux d’un siècle.

Et pourtant, il y a un charme particulier dans ces pages, qui tiennent d’abord au style d’Henri Bosco, généralement assez prévisible, parfois un peu guindé, mais qui, comme Giono, est capable de révéler des trésors de justesse pour évoquer la nature environnante et qui s’avère également d’une efficacité redoutable dans les scènes les plus brumeuses… On gardera en mémoire, entre autres, tout ce qui concerne un mystérieux passeur dans les marais de Malicroix, qui semble comme enchaîné à son bac qui, à toute heure du jour et de la nuit, fend la brume pour permettre aux voyageurs de traverser. Drôle de Charon, auquel Bosco donne une présence étonnante et qui, sans surprise, joue un rôle premier dans les derniers rebondissements de l’histoire. Peu importe alors que celle-ci ressemble à un épisode de Scooby-Doo mélangé à un volume du Club des Cinq (où on se rend toujours compte à la fin que le fantôme n’était autre qu’un des protagonistes recouvert d’un simple drap blanc) : on veut bien faire semblant d’y croire, ne serait-ce que pour profiter de cette atmosphère stéréotypée mais terriblement envoûtante.

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challenge - don quichotte

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2 Comments

  1. « Tout est vieillot, désuet dans Malicroix », dis-tu. Voilà pourquoi il y a pléthore d’écrivains renommés (au moins à leur époque) que j’hésite à lire et Bosco est justement l’un d’eux (je pourrais citer également Cesbron, Bazin, Sabatier…). Et malheureusement, ton paragraphe de conclusion ne m’a pas motivé à revoir mes a priori.

    • Ah oui, Cesbron et Bazin me semblent être de la même eau (et Sabatier encore plus ringard en fait)… Ils ne me font pas très envie non plus – surtout Cesbron avec son côté catho ! Disons qu’en l’occurrence il y a une dimension roman d’aventures un peu distrayant, ça permet de faire passer la pilule 🙂

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