Watership Down de Richard Adams

watership down-rabbits - dessin animé

Aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, non seulement on peut se vanter d’avoir un catalogue à peu près irréprochable, mais en plus, on sait comment allécher le lecteur à coups de teasers, d’extraits et d’aperçus des (toujours très belles) couvertures à venir. Il arrive même que ça marche trop bien puisque je n’ai pas pu résister à l’envie de lire Watership Down de Richard Adams dans sa version originale, avant même que sa nouvelle traduction soit publiée par l’éditeur bordelais le 15 septembre. Il faut dire, avec les arguments de cette brochure, comment résister ?

Me voilà donc parti à la découverte de ce best-seller mondial méconnu en France, qui a peut-être souffert d’une première traduction mal orientée, ou bien de son ambivalence – de son statut de roman d’aventure mettant en scène des petits lapins, qui n’a rien cependant d’un roman pour enfants… Car si les grandes lignes du récit – un groupe de héros décide de quitter sa garenne, pourtant fort bien organisée et hospitalière, suite au pressentiment funeste de Fiver (Fyveer dans la nouvelle traduction), le Cassandre de la bande, et afin de s’établir dans une prairie plus verte – ont tout du gentillet récit d’aventures animalières, il ne faut pas longtemps pour réaliser que Richard Adams s’adresse à un public tout ce qu’il y a de plus mature.

watership down - adamsEn effet, une fois une petite troupe réunie autour de Fiver et de son frère, Hazel, qui en prendra naturellement la tête, la longue quête vers un nouveau havre commence, non sans quelques premiers accrocs avec l’Owsla locale – comprendre les gardes de la garenne – qui refuse de croire qu’un danger quelconque menace le terrier. Ce premier conflit donne le ton : Adams n’adoucit en rien la sauvagerie de la vie animale, et n’en rajoute pas dans l’anthropomorphisme de ses personnages – qui se comportent bel et bien en lapins, en lapins pensants et agissants certes, mais qui conservent l’essentiel de leurs caractéristiques. Ainsi, à chaque fois que nos lapins rencontreront des adversaires – oiseaux, chats, chiens, renards, hommes… -, s’engageront des combats d’une grande cruauté qui laissent souvent pantois tant ils tranchent par leur réalisme avec ce qu’on peut attendre d’un tel roman. Parmi les scènes les plus mémorables se trouve le récit dantesque de la destruction des terriers d’où sont partis nos héros par des promoteurs immobiliers. Le même parti pris fut d’ailleurs conservé pour l’adaptation en dessin animé de Watership Down, considérée par beaucoup comme une grande réussite mais qui a quand même dû traumatiser pas mal de gamins. La mort attend toujours au tournant dans la nature, et si c’est une règle du jeu qui paraît évidente, elle l’est moins dans un tel cadre. Que l’on tue la mère de Bambi, soit, mais tout de même pas Panpan ! Si ? Si.

C’est là évidemment le premier atout de Watership Down : en s’écartant délibérément, d’entrée, des conventions, Richard Adams parvient à donner la saveur du vrai à l’aventure haletante de la bande réunie autour d’Hazel. Et une fois ce pacte établi, il nous balade sans peine dans la campagne anglaise sur près de 500 pages, au gré de péripéties toutes plus saisissantes les unes que les autres. Après une première étape qui les voit traverser une rivière et échapper à quelques prédateurs, nos héros tentent de s’intégrer à une nouvelle garenne très accueillante en apparence, mais où guette un péril sourd, avant de reprendre leur route et de s’établir sur les collines de Watership Down – idéalement situées – où ils commencent à creuser un nouveau terrier. Une seule chose manque : des lapines, puisque seuls des mâles ont tenté l’aventure. Reste alors à aller voir du côté de la garenne voisine, Efrafa, si quelques femelles voudraient déménager. Mais les chefs autoritaires d’Efrafa ne voient pas la situation d’un très bon oeil…

Sans plus déflorer l’intrigue, disons que l’aventure narrée dans Watership Down a tout de l’épopée, dans l’acception la plus noble du mot. Hazel et ses compagnons – le courageux Bigwig et le rusé Blackberry, entre autres – n’ont rien à envier à Ulysse ou à Roland, et leurs exploits semblent aussi bien taillés pour traverser les siècles. Pour renforcer cette impression, Richard Adams inscrit leur geste dans une mythologie lapine qui se dévoile peu à peu, à mesure que Dandelion, le meilleur conteur du groupe, en raconte divers épisodes. Ce récit imbriqué qui prend des airs de conte des Mille et Une Nuits est celui de El-ahrairah (traduit en Shraavilshâ), héros légendaire, archétype du lapin rusé, rapide et généreux, un genre de Robin des bois opposé au Prince Rainbow et à Frith (Krik en français), monarque assimilé au Soleil. Celui-ci, suite à une première aventure d’El-ahrairah, fait peser une malédiction sur les lapins en même temps qu’il leur attribue des dons extraordinaires :

All the world will be your enemy, Prince with a Thousand Enemies, and whenever they catch you, they will kill you. But first they must catch you, digger, listener, runner, prince with the swift warning. Be cunning and full of tricks and your people shall never be destroyed.*

watership down - adams - mtl

La nouvelle édition de Watership Down chez Monsieur Toussaint Louverture, à paraître le 15/09.

Ces mythes fondateurs, loin d’être d’inutiles interludes, font partie des temps forts de Watership Down, parce que le récit qui en est fait – le plus souvent dans un terrier, la nuit –  évoque réellement, physiquement, ce que l’on peut imaginer de nos mythes à nous, de leur origine orale, de leur pouvoir de fascination initial. Au-delà, ces récits imbriqués sont nourris de la langue imaginée par Richard Adams, le Lapine, qui confère une bonne partie de sa poésie au texte. Pas seulement parce que les étranges sonorités des quelques mots inventés par Adams sont des plus dépaysantes ; mais surtout parce que le langage des lapins a ses propres images, et même ses propres proverbes, qui donnent véritablement l’impression d’accoster sur un territoire linguistique entièrement neuf :

Human beings say, « It never rains but it pours. » This is not very apt, for it frequently does rain without pouring. The rabbits’ proverb is better expressed. They say, « One cloud feels lonely »: and indeed it is true that the sky will soon be overcast.**

Pour finir, toutes ces immenses qualités ne seraient rien si Watership Down ne se prêtait pas à une multiplicité d’interprétations. Si certains ont vu – et il est difficile de ne pas y penser à quelques reprises – dans le peuple lapin et dans son ancêtre malheureux El-ahrairah une figure du peuple Juif éternellement à la recherche de sa Terre Promise, on ne saurait limiter le roman à cette seule allégorie. Entre mille autres choses, Watership Down est un roman qui parle de pouvoir, matérialisé par les différents types de régimes en place dans les garennes que nous visitons au fil du roman. Ainsi, si Hazel – chef de troupe malgré lui – conçoit le nouveau terrier comme l’espace de ce qui est quasiment une utopie égalitaire, Efrafa est à l’inverse une colonie proche de la dictature, tandis que la garenne qui sert de point de départ tiendrait de la monarchie parlementaire. Pour ma part, c’est le rapport de forces entre ces différents régimes, la façon dont le pouvoir interagit dans chaque garenne avec ses sujets, qui m’a passionné. Mais peut-être, lorsque vous découvrirez la nouvelle traduction de Pierre Clinquart pour Monsieur Toussaint Louverture, serez-vous plus sensibles à ce que Hazel, Bigwig, Fiver et les autres ont à vous dire de l’exil et du déracinement, de l’amitié, ou encore du matérialisme. Peut-être serez-vous tout simplement ravis de vous laisser emporter par une aventure hors du commun. Il y en aura pour tous les goûts : l’important est de donner sa chance à ce chef d’oeuvre inconnu, pour qu’enfin il rencontre en France le succès qu’il a rencontré partout ailleurs.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus half


* Dans la traduction de Pierre Clinquart pour Monsieur Toussaint Louverture : « La Terre tout entière sera ton ennemie, Prince-aux-mille-ennemis, chaque fois qu’ils t’attraperont, ils te tueront. Mais d’abord, ils devront t’attraper… toi qui creuses, toi qui écoutes, toi qui cours, prince prompt à donner l’alerte. Sois ruse et malice, et ton peuple ne sera jamais exterminé. »

** « It never rains but it pours » (littéralement : « Il ne pleut jamais qu’à verse » ou, une petite bruine annonce une grande averse) équivaut en gros à « Un malheur n’arrive jamais seul » ; l’équivalent lapin imaginé par Adams est « One cloud feels lonely » (« Un nuage se sent seul » – et annonce l’arrivée d’autres nuages).

Pierre Clinquart traduit le paragraphe ainsi : « Les hommes pensent que si l’automne donne beaucoup de noix, l’hiver sera froid. » Ce qui, en fin de compte, ne s’avère que rarement vrai. Les lapins sont plus pragmatiques, ils disent souvent « qu’un nuage n’aime pas rester seul », ce n’est généralement que le premier d’une vaste cohorte ­s’apprêtant à envahir le ciel. »

Merci à Monsieur Toussaint Louverture pour ces deux petits extraits, prometteurs, de la traduction (edit du 19/08, 20:00). J’espère qu’ils vous donneront envie de découvrir cette nouvelle version de Watership Down !

Sur le même thème :

14 Comments

  1. J’ai lu ce roman il y a une vingtaine d’années et étais tellement désespérée à l’idée de ne pas pouvoir le relire que j’étais à deux doigts de le lire en VO. Heureusement Monsieur Toussaint Louverture veillait! Je confirme, pas d’histoire sucrée pour les enfants, mais un bouquin à lire absolument!

    • Super, tu pourras aborder la nouvelle traduction avec un autre regard alors ! J’ai hâte de lire ton avis après cette relecture tant attendue 🙂

  2. Pan ! Pan !,
    Apu Panpan

    Après cette facile (mais ô combien jouissive) gaminerie, passons aux choses (un chouïa plus) sérieuses : comme toi, l’annonce de MTL m’a poussé à aller fureter du côté de la VO et, contrairement à toi, je ne m’y suis pas engagé car, en y regardant d’un peu plus près, ces aventures avaient pour moi comme un goût de « Enig Marcheur » (également édité chez MTL), Rabbit remix, a priori que ton billet aurait tendance à renforcer (quête d’un ailleurs, batailles avec les voisins, langage vernaculaire inventé par l’auteur…).
    By the way, as-tu vu qu’il existe un Watership Down saison 2 ? Peut-être ton édition 40e Anniversary rassemblait-elle les 2, sinon, ça s’appelle fort originalement « Tales From Watership Down ».

    • Eh bien non, je ne savais pas, mais je vais ajouter ça à ma PAL je pense 🙂
      Concernant tes réserves, d’un côté j’ai envie de te crier que non, ça n’a rien à voir (notamment en ce qui concerne le langage inventé, présent chez Adams uniquement par petites touches, quelques mots à peine, alors que chez Hoban c’est envahissant) et d’un autre je me dois de prendre des pincettes car je n’ai pas dépassé la page 30 d’Enig Marcheur (vraie souffrance, mais à retenter car ça fait un moment maintenant). Mais enfin bref, ça me semble quand même assez éloigné et je ne peux que t’encourager à partir à l’aventure avec ces lapins (et sans ce pauvre Panpan donc !) 😉

      • Pas crier, pas crier….
        J’avoue que j’ai peiné avec Enig Marcheur mais je n’ai pas été peu fier d’être arrivé à destination. Si les lapins, à défaut d’être crétins sont plus accessibles, je leur donnerait bien leur chance. Mais ça attendra un peu car pour le moment, je ne me sens pas trop de me jeter tête baissée dans la VO.
        Et même pas peur de la mort de Panpan. Je viens de terminer un roman, excellent au demeurant, où une chienne passe malencontreusement sous les lames d’une tondeuse à gazon. Sang et boyaux garantis ! (c’était ma douceur du soir, bonsoir)

        • Sympathique !
          Watership Down peut bien attendre encore un peu en tout cas, au moins jusqu’au 15 septembre pour la nouvelle traduction ; en plus, l’objet semble encore une fois très beau, tu ne devrais donc pas le regretter 😉

  3. Bravo pour ce billet très complet. Je partage ton analyse. Je nuancerai cependant en disant que si le livre est pour adultes, il s’adresse aussi à des enfants malgré la cruauté ; tous les contes pour enfants sont cruels, rien de plus effrayant que Blanche Neige ou le Petit Poucet. (pour ne citer qu’eux).
    Je mets un lien vers ce billet dans mon blog.

    • Merci !
      Au-delà de la cruauté, il me semble que certains segments pourraient paraître longuets à des enfants, et que le style parfois pourrait les rebuter… Comme tu le dis dans ton billet, c’est à réserver aux bons lecteurs je pense, ou alors plus largement à partir de l’adolescence. Mais je comprends ce que tu dis sur ton blog : moi aussi j’aurais aimé découvrir Watership Down plus jeune, car cela crée un rapport différent au texte…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *