What belongs to you de Garth Greenwell

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A son arrivée à Sofia, le narrateur de What belongs to you est seul. Débarqué d’Amérique, il a été embauché comme professeur de littérature dans une école de la capitale bulgare. Alors qu’il parle à peine la langue, il va faire une rencontre décisive, celle du jeune et beau Mitko B.  La rencontre n’est pas vraiment le fruit du hasard, puisque c’est dans des toilettes réputées pour être un lieu de drague que le narrateur tombe sur Mitko, qui lui propose à son grand dam une relation tarifée. Trop attiré pour refuser, le narrateur s’engage alors dans une relation en pointillés qui durera plusieurs mois, une relation où l’amour le dispute à la honte et à la lâcheté.

Mitko, partagé entre plusieurs clients, ses priyateli – des amis, comme il les appelle-, resurgit régulièrement dans la vie du narrateur pour lui demander de l’argent. Le professeur esseulé tombe insensiblement amoureux sinon de Mitko, du moins de la relation de pouvoir ambiguë qui se forme entre eux : Mitko a l’ascendant sur lui par le désir qu’il provoque, mais il est, en tant que prostitué dans le besoin, dans une position de soumission face à ce même désir.

What-belongs-to-you-garth greenwell-couvLa force de What belongs to you tient presque tout entière dans le personnage de Mitko, très belle construction pleine de paradoxes, que l’on aime autant pour son apparente vulnérabilité que pour la puissance qui en émane. Mitko fait clairement partie des vaincus, lui qui est contraint de se prostituer et qui n’a pas d’autre domicile que les appartements de ses clients réguliers. Son destin – la maladie, la solitude – est tracé d’avance ; d’autant plus dans un pays où l’homosexualité est difficilement acceptée et où l’accès aux soins est compliqué. Et pourtant, Mitko a quelque chose de fascinant dans sa façon d’être, dans son optimisme d’enfant et son charisme qui survit à toutes les avanies.

Le revers de la médaille est que le narrateur nous encombre parfois un peu. C’est dans son rapport à Mitko – peut-il, doit-il le sauver ? – que ses atermoiements se révèlent les plus importants ; déconnecté de son amant, il devient moins intéressant. La section du récit qui concernent son histoire familiale – et principalement le rejet total de son homosexualité par son père – sont touchants également mais n’ont pas le pouvoir d’attraction des parties bulgares du récit. Ce qui captive, c’est la façon dont Mitko est à la fois une source infinie de désir et de culpabilité pour le narrateur, et si la relation au père complète d’une certaine manière le tableau – remontant aux origines de cette culpabilité, celle ressentie face à la figure paternelle -, la partie qui lui est consacrée n’est pas aussi aboutie, loin s’en faut, que celles qui évoquent Mitko. Dans la mesure où la première partie de What belongs to you, exclusivement consacrée à Mitko, a été écrite et publiée séparément dès 2011, cela n’a rien d’étonnant : Garth Greenwell est manifestement plus à l’aise dans cette zone-ci du récit.

Car Greenwell n’est jamais plus brillant que lorsque Mitko est dans le champ. Il réussit parfaitement à donner chair à cet être quasi-mythologique, incarnation d’une sorte de superbe impériale qui s’ignore et ultime objet de désir qui, parce qu’il est convoité par tous, ne peut plus s’appartenir. Sans doute est-ce là un des sens du titre. On peut prendre celui-ci comme un commentaire général sur la difficulté à s’attacher quelqu’un que l’on aime, et ce particulièrement dans un contexte où payer l’autre donne au narrateur l’impression, illusoire, qu’il lui appartient. Mais ce début de phrase évoque aussi une énigme bien connue : « What belongs to you, but is mostly used by others » – qu’est-ce qui t’appartient mais est surtout utilisé par les autres ? La réponse étant le nom. Mitko est, de fait, plus défini par ce que ses « amis » projettent sur lui, par la façon dont ils l’appellent, que par lui-même.

Il est d’ailleurs symptomatique que notre narrateur n’ait, lui, pas de nom. En étant dépourvu, il ne peut s’offrir réellement à Mitko. Leur relation ne peut que rester asymétrique, et ce n’est pas seulement parce qu’elle est fondée sur un échange d’argent, mais aussi parce que Mitko ne peut prononcer le nom étranger du narrateur, comme cela est précisé à plusieurs reprises. A l’inverse, celui-ci s’empare littéralement de Mitko en lui forgeant un surnom, Mite. Cette asymétrie est révélatrice de la place de Mitko dans le monde, de son incapacité à avoir une influence sur ce qui l’entoure (« gazing at a world in which he had never found a place and that was now almost indifferent to him ; he was incapable even of disturbing it, of making a sound it could be bothered to hear »).

Garth Greenwell dissèque avec une précision remarquable cette relation impossible, dans un style d’une sensibilité, d’une délicatesse extrême – mais non dépourvu de brutalité – qui lui vaut d’être souvent comparé à Proust de l’autre côté de l’Atlantique. Peu de romanciers contemporains peuvent se vanter de rendre les intermittences du coeur aussi captivantes et aussi pénétrantes ; que What belongs to you soit le premier roman de Greenwell n’en est que plus impressionnant.

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7 Comments

  1. On se rejoint en tout point ; j’ai eu les mêmes enthousiasmes et les mêmes (légères) réserves que toi.
    On peut espérer une traduction en français sous peu, je pense. Le jeu serait de deviner dans quelle maison… Je le verrais bien chez Bourgois, L’Olivier ou Philippe Rey.

    • Ca ne m’étonnerait pas que l’Olivier mette le grappin dessus avant tout le monde… Mais sinon il serait bien à sa place chez Bourgois en effet !
      Merci pour la découverte en tout cas !

  2. Ça d’l’air lourd comme lecture d’automne, où il fait déjà gris. Mais je vais peut-être m’y aventurer, pareille belle couverture en plus. Ce sont des bloc appartements ?

    • Oui, ce sont des balcons !
      C’est effectivement plutôt sombre, pas beaucoup d’espoir, mais ça reste tout de même assez lumineux, assez doux…

  3. Tiens, au cas où tu manquerais d’idées pour tes prochaines lectures, voici le top 10 selon Greenwell.
    De sa liste, je n’ai lu que le Pedro Lemebel (excellent, et en lus il existe en traduction française) et le « Hotel de Dream », de White. Je suis actuellement dans « A Little Life”, de Hanya Yanagihara qui a reçu de beaux éloges d’à peu près tout le monde aux US (sauf de Daniel Mendelsohn qui a descendu le roman en flèche dans le NYTimes)
    http://www.nytimes.com/2016/08/19/t-magazine/garth-greenwell-favorite-books.html?_r=0

    • Ah oui, j’ai vu passer ça sur son Twitter… J’ai juste vu l’image rassemblant toutes les couvertures, je n’en connaissais aucun, ça m’a découragé 😀 Mais il faudra que je me penche là-dessus ! Je note déjà le nom de Pedro Lemebel, un auteur chilien ça me changera en plus.

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