Le Conte de la dernière pensée d’Edgar Hilsenrath

Le Conte de la dernière pensée, publié en 1989, a une place à part dans l’oeuvre d’Edgar Hilsenrath : si la plupart de ses romans s’inspirent, de près ou de loin, des événements historiques qui ont marqué sa vie – du quotidien dans le ghetto de Moguilev-Podolski décrit dans Nuit à l’installation en Israël au lendemain de la libération, bientôt suivie d’un autre exil en Amérique -, ce texte-ci évoque un drame tout à fait étranger : le génocide arménien de 1915.

On comprend bien, évidemment, quels rapports l’oeuvre d’Hilsenrath en général peut entretenir avec un tel sujet : lui qui a toujours écrit des textes d’une brutalité extrême destinés à lutter contre l’oubli ne pouvait qu’être interpellé par un tel sujet, non seulement pour ce qu’il a de commun avec la Shoah, thème central de ses autres romans, mais aussi en raison de son invisibilité dans l’Histoire mondiale, faute d’une véritable reconnaissance par les autorités turques et par les instances internationales.

edgar hilsenrath - le conte de la dernière pensée - couvLe terrible voyage que nous propose Hilsenrath est initié par le mouvement de la dernière pensée de Thovma Khatisian, arménien né en 1915 et qui, plus de soixante-dix ans plus tard, s’apprête à rendre l’âme. Sauvé par miracle du génocide grâce à un couple providentiel qui le recueille alors que sa mère a dû l’abandonner au bord de la route sur laquelle elle était conduite, avec des milliers d’autres, par des zaptiehs turcs, Thovma Khatisian ignore presque tout de ses origines. C’est sa dernière pensée, qui « pouvait voler dans toutes les directions du temps, vers le futur comme vers le passé, car elle est éternelle » qui, en s’échappant « par la bouche grande ouverte du mourant », remonte le cours du temps et revient en arrière de plusieurs décennies. Ainsi Thovma Khatisian ne voit pas défiler sa vie devant ses yeux, mais celle de ses parents et grands-parents…

Depuis qu’Attila puis le Tripode ont entrepris de faire redécouvrir Edgar Hilsenrath, avec notamment les deux chefs d’oeuvre que sont Nuit et Le Nazi et le barbier, on sait qu’il faut s’attendre à chaque fois à être bousculé par une narration atypique, loin des conventions, qui secoue au moins autant que le propos – toujours très dur – des romans. C’est encore le cas ici avec cette dernière pensée qui, puisqu’elle est immatérielle, a tout du narrateur omniscient, excepté qu’elle découvre avec nous, et en compagnie du « Meddah », le conteur qui l’accompagne, les évènements qui se déroulent successivement sous ses yeux. Hilsenrath s’en sert pour élaborer un récit au rythme effréné, où prédominent les dialogues, que ce soit entre les protagonistes de l’histoire où entre la dernière pensée et le Meddah qui apporte des éclaircissements ou décide des destinations suivantes.

Ce dispositif bien particulier permet à Hilsenrath de couvrir avec souplesse plusieurs décennies de l’histoire du peuple arménien. Même si le récit est ponctué de scènes d’une grande violence, le génocide lui-même est rejeté aux marges du roman, car Hilsenrath s’attache plutôt à remonter aux origines de la tragédie, aux raisons qui ont fait des arméniens une communauté honnie par le pouvoir ottoman. A plusieurs reprises, Hilsenrath rappelle à quel point cette construction de la haine est proche de celle dont se nourrit l’antisémitisme : les arméniens ont le tort d’avoir une religion différente du groupe dominant dans leur pays, et les clichés qui leur sont associés sont les mêmes que pour les juifs, à commencer par celui qui fait d’eux d’excellents commerçants portés par l’appât du gain.

Au début du siècle, cette armada de clichés permet à l’Empire Ottoman de faire porter le chapeau aux Arméniens pour tous ses échecs. Fidèle à son habitude d’instiller une part d’absurdité, de délire, dans des situations réelles et dramatiques, Hilsenrath caricature cette tendance en mettant en scène le père de Thovma Khatisian, arrêté pour un motif bénin et forcé, sous la torture, à revendiquer le meurtre de François Ferdinand à Sarajevo, et ce bien que son assassin, Gavrilo Princip, ait déjà été identifié. Ainsi les Arméniens deviennent-ils responsables de la première guerre mondiale… Situation loufoque qui prête à rire, d’un rire très jaune bien sûr comme toujours chez Hilsenrath. De même, certaines situations dans lesquelles l’auteur place les bourreaux – avec une prédilection pour la scatologie – détone radicalement avec le massacre en train de se jouer.

Au-delà du contexte national, Hilsenrath charge largement les coupables que sont aussi les Etats d’Europe de l’Ouest ou la Russie, qui ferment les yeux sur ce qui se passe en 1915 et continuent, surtout, à s’en laver les mains bien après la fin de la première guerre mondiale – jusqu’à timidement parler de génocide arménien, enfin, ces dernières années.

« Le grand massacre! » dit le conteur. « Chacun dans ce pays savait qu’il viendrait, mais quelques-uns seulement pouvaient se le représenter concrètement. Comment les Turcs allaient-ils s’y prendre pour en finir avec les Arméniens ? Allaient-ils tous les égorger comme on égorge les moutons ? Et cela sous les yeux du monde civilisé ? Qui aiderait les Arméniens ? Le Kaiser Guillaume II qui avait peur de faire la moindre chose qui pût contrarier ses alliés turcs ? Ou le Kaiser François-Joseph qui était vieux et avait des difficultés pour pisser ? Les Russes pouvaient-ils aider, ou les Anglais, ou les Français ? N’étaient-ils pas beaucoup trop loin du théâtre de l’action…, de l’autre côté du front ? Ou bien cela n donnerait-il lieu qu’à un cri d’indignation de la presse mondiale qui finirait aussitôt après dans la poubelle des vieux journaux ? Mais crois-moi, mon agnelet. Peu importe ce qui va nous tomber dessus : les historiens se frotteront les mains, en particulier les spécialistes d’histoire moderne, parce qu’ils ont besoin d’un sujet nouveau pour mettre un terme provisoire à leur ennui, un sujet sur lequel ils puissent travailler. Vu leur manque d’imagination, ils courront après les chiffres susceptibles de leur permettre de déterminer le nombre des tués – de le saisir, pour ainsi dire – et ils courront après des mots pour désigner le grand massacre et le classer selon quelque ordre pédantesque. Ils ne savent pas que chaque homme est unique, et que même l’idiot du village de ton père a le droit de porter un nom. Ils appelleront le grand massacre extermination d’un peuple ou extermination de masse, et les plus savants d’entre eux diront que cela s’appelle un génocide. Il se trouvera bien un gros malin pour dire que cela s’appelle un arménocide, et le dernier idiot spécialisé compulsera les dictionnaires et affirmera pour finir que cela s’appelle un holocauste. »

Comme tous les romans d’Hilsenrath, le Conte de la dernière pensée ne laisse pas indemne. Rien à voir cependant avec l’horreur frontale présente quasiment à toutes les pages de Nuit. Ici, Hilsenrath nous emmène par la main pour nous montrer le quotidien banal et paisible d’un village arménien retranché dans les montagnes juste avant que n’advienne l’irréparable. Les victimes ont rarement été aussi humaines sous sa plume, et l’effroi n’en est que plus grand. Décidément à part dans l’oeuvre d’Hilsenrath, le Conte de la dernière pensée n’en est pas moins la confirmation, s’il en fallait encore une, qu’il s’agit d’un des plus grands écrivains de notre époque.

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2 Comments

  1. Hilsenrath est un auteur qui me tente depuis plusieurs années (bon, le design des couvertures y est aussi pour beaucoup ^^) mais les échos sur la violence de ses écrits et son style particulier m’ont toujours freinée… ton billet me pousse à sauter le pas!

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