L’Affaire Arnolfini de Jean-Philippe Postel

L'Affaire Arnolfini - epoux arnolfini - van eyck

C’est un tableau que l’on connaît tous, que l’on a déjà vu des dizaines de fois – en reproduction ou en vrai, à la National Gallery de Londres où il est exposé depuis le milieu du XIXe siècle – ; un tableau qui semble à la fois relever de l’évidence et qui, pour peu qu’on le regarde de près, fait naître des abîmes de perplexité. Ce tableau, c’est celui des époux Arnolfini qu’a peint Jan Van Eyck au XVe siècle.

Si vous l’avez forcément vu, et que vous êtes sans doute au courant de l’analyse la plus simple du tableau, censé représenter un riche couple de marchands les Arnolfini, comme l’indique le titre (apocryphe) du tableau, et entourés de divers objets qui forment un réseau de symboles évoquant la vie conjugale – confort des pantoufles, fidélité du petit chien, etc -, peut-être n’êtes-vous pas familier, en revanche, des nombreuses questions qu’il suscite. D’abord en ce qui concerne l’identité réelle des deux personnages, qui pourraient aussi bien être Jan Van Eyck et sa femme selon certains experts, mais aussi le sens de la scène qui se déroule sous nos yeux, qui ressemble à première vue à un mariage – bien tardif si l’on considère que la femme semble enceinte jusqu’aux yeux -, mais pourrait être tout autre chose. Sans parler du miroir entre les deux époux, qui concentre bien des mystères, avec ses deux personnages supplémentaires qui occupent la place du peintre et du spectateur…

Jean-Philippe-Postel-L'affaire ArnolfiniJean-Philippe Postel, qui n’a rien d’un historien de l’art mais est médecin de formation, reprend, comme dans une enquête, une bonne partie des thèses les plus populaires concernant le tableau et y ajoute sa touche personnelle. La démarche et le ton, très vivant, évoquent les petits essais de Daniel Arasse dans On n’y voit rien, qui décortiquait la symbolique d’autres tableaux impénétrables.

Au fil des pages de l’Affaire Arnolfini, on se demandera ainsi si l’époux, parfois nommé « Arnoult le fin » ou « Hernoul le fin » dans les inventaires où figure le tableau, n’est pas cocu (les prénoms dérivés d’Arnaud étant associés aux maris trompés, jusqu’au bien connu Arnolphe de Molière), et si le simulacre de mariage qui a lieu sur la toile n’est pas une farce à ses dépens – l’enfant porté par la femme n’étant pas le sien. Ou bien ce pseudo-mariage serait-il, à l’inverse, un moyen de sauver les apparences pour deux amants trop pressés ? A moins que, et c’est là l’hypothèse vers laquelle Postel veut nous amener, il faille voir dans la femme et son chien des apparitions surnaturelles, manifestations de l’au-delà…

L’idée semble absurde, mais Postel y vient après une longue démonstrations qui prend en compte chacun des éléments éparpillés autour du couple, à commencer par l’essentielle pièce à conviction qu’est le miroir – où ni le chien, ni les mains du couple ne sont reflétées, en dépit de la grande précision du trait de Van Eyck.

N’étant pas expert en histoire des arts, ne connaissant rien de ce tableau, ou si peu, c’est-à-dire l’interprétation la plus communément admise,  le discours de Jean-Philippe Postel m’a forcé à adopter une posture double et sans cesse changeante. D’un côté, ses thèses, parce qu’elles unifient tous les éléments du tableau y compris les plus discrets (avez-vous vu Sainte-Marguerite, patronne des femmes enceintes, juste à gauche du visage de la femme ? Avez-vous remarqué les coulures de cire qui maculent une des bobèches du côté de celle-ci ?) sont des plus séduisantes. De l’autre, elles semblent presque trop parfaites, et certains indices semblent trop forcés, controuvés ou manipulés pour entrer dans le cadre que veut respecter Postel, comme dans certaines théories du complot.

Quoi qu’il en soit, et qu’on en sorte convaincu ou non, l’Affaire Arnolfini a au moins un mérite, évident, en dépit de ses faiblesses : même si ses thèses sont parfois douteuses, il nous force à marquer un arrêt, à regarder au-delà des évidences et à véritablement scruter ce tableau qui anime encore bien des débats, à nous poser nous-même des questions, à évaluer les innombrables théories qu’il a suscitées. Pour, au bout du compte, admettre que le mystère de ce « somptueux labyrinthe de reflets et de miroirs » perdure.

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2 Comments

    • Non, ce n’est pas le même Postel 😀 Celui de l’Homme effacé s’appelle Alexandre (et il sort un nouveau livre ces jours-ci d’ailleurs !)

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