Les Temps difficiles d’Edouard Bourdet

temps difficiles bourdet - décor de michel fresnay

On ne joue plus beaucoup les pièces d’Edouard Bourdet. Dramaturge, metteur en scène, administrateur de la Comédie Française pendant quatre ans juste avant la Seconde Guerre Mondiale – il quitta ses fonctions à l’avènement du régime de Vichy -, il fut pourtant un important homme de théâtre de la première moitié du vingtième siècle, pas si loin de Claudel ou Giraudoux qui figurent parmi ses amis les plus chers.

Si j’en crois ma lecture des Temps difficiles, joué pour la première fois en 1934, il ne faut pas chercher très loin les raisons d’un tel revirement : le théâtre de Bourdet a indéniablement vieilli. Chronique d’un déchirement familial, les Temps difficiles nous présente les Faure, famille de notables à la tête d’une quelconque industrie pas très loin de Paris. Lorsque nous les rencontrons, les femmes de la famille prenant le soleil devant leur château dix-septième, tout semble aller pour le mieux. C’est sans compter sur des difficultés financières qui vont raviver une plaie encore douloureuse : le rejet par l’aîné, Jérôme, de son cadet Marcel, qui a choisi en dépit de la désapprobation de ses proches d’épouser Suzy, une éphémère starlette du cinéma qui lui a donné deux enfants.

Pour sauver l’entreprise et éviter la faillite la plus totale, Jérôme doit rappeler son frère auprès de lui et le convaincre de prendre une place dans le conseil d’administration. Marcel, sa femme et ses enfants débarquent alors dans le petit monde bien rangé et très vieille France qui gravite autour du château, modifiant les équilibres et révélant bien des tensions. Oncles et tantes, notables voisins et belle famille voient d’un plus ou moins bon œil le retour au bercail de cette partie de la famille plutôt tapageuse.

Sans révéler tous les rebondissements qui s’ensuivent, disons qu’il y aura un nombre certain d’amants dans le placard et de discussions à caractère économico-politique dans lesquelles deux visions du monde s’affronteront. Et disons-le tout de suite : l’ensemble est plutôt bien conçu. Si quelques personnages secondaires – une tripotée d’oncles notamment – brouillent quelque peu la lisibilité de la pièce (sans doute serait-ce moins notable en la voyant) et alourdissent quelque peu sa construction, les personnages principaux sont eux solidement campés, et les affres de la famille Faure, pour être assez classiques, sont cependant tout à fait prenantes.

Néanmoins, les Temps difficiles souffre d’une certaine indécision quant au genre à adopter. Si, dans les meilleurs moments, les querelles familiales évoquent certaines pièces de Tchekhov – la Cerisaie ou la Mouette -, et si le sacrifice d’Anne-Marie, la fille de Marcel et Suzy, aux intérêts économiques de la famille permet des scènes d’une réelle audace (on n’est pas loin de parler de viol conjugal dans la dernière partie, assez dure, de la pièce), Bourdet verse souvent un peu trop dans un drame bourgeois assez superficiel, quand la pièce ne se teinte pas carrément d’accents boulevardiers des plus clichés. Dans ces moments-là, trop nombreux, la pièce paraît particulièrement vieillie, et l’habileté dont fait preuve Bourdet dans la construction de son intrigue ne suffit pas à rattraper l’impression de lire quelque chose comme une version dépourvue d’humour et de toute intention parodique du Potiche de François Ozon.

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En en-tête : le décor de Michel Fresnay pour l’acte I des Temps difficiles (mise en scène de Pierre Dux, 1983).

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5 Comments

  1. Malgré tout les défauts que tu soulignes, je crois que je pourrais prendre un certain plaisir à voir, sinon à lire, cette pièce.
    Toutes proportions gardées, c’est un peu de cette ambiance que je retrouve dans ma lecture actuelle de « Et je ne renie rien », livre d’entretiens où Françoise Sagan me ravit de son esprit, de son humour, de son élégance… et de ses expressions si délicieusement surannées.

    • Ah oui, il pourrait y avoir un côté Sagan dans la cruauté désinvolte de ces petits bourgeois… Bourdet est quand même d’une autre époque, cela se sent, mais il a son charme aussi !

  2. Je ne connais pas cette pièce-ci, mais je garde un bon (même si très lointain…) souvenir de Vient de paraître, une autre pièce de lui qui s’intéresse aux nouveautés littéraire et aux coulisses de l’attribution des prix. Le ton plus satirique permet sans doute au texte de garder une part (au moins) de son actualité. Mais je devrais la relire… Pour le classique du mois, peut-être ? 😉

    • Ah, c’est intéressant ça ! J’aimerais bien voir comment ça évolue, le discours sur les prix littéraires (sans doute pas beaucoup, mais à quelques décennies d’écart il doit bien y avoir quelques changements). On a ses oeuvres complètes à la bibli, je regarderai 🙂

  3. Une autre pièce célèbre est « Le Sexe Faible » ; la pièce créée dans les années 20 avec entre autres Marguerite Moreno, PIerre Brasseur et Victor Boucher fut reprise en 1957 au Français avec une distribution de rêve regroupant Jacques Charon, Jean Piat, Robert Hirsch, Micheline Boudet, Marie Sabouret, Gabrielle Dorziat, Georges Descrières, François Chaumette, Denise Gence pour ne citer que les plus connus des sociétaires, dans une mise en scène de Jean Meyer et de fabuleux décors de Suzanne Lalique qui réussit le tour de force de recréer pour les deux derniers acte la grande galerie du Ritz place Vendôme. Quant aux « Temps difficiles » elle n’a pas tant vieillie que cela car les situations qu’elles décrit se poursuivent encore aujourd’hui ne nous faisons aucune illusions. Pour garder et pérenniser une fortune que ne ferait-on pas dans certaines familles.

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