L’Armoire de Pierre Bourgeade

armoire - narnia

De l’autre côté du mur, c’était la liberté. Il se levait la nuit, il ouvrait la fenêtre, il regardait vers l’Ouest. Mais la maison qu’il habitait n’était pas assez haute pour qu’il pût voir de l’autre côté du Mur. C’était un vieil immeuble de briques que la plupart de ses habitants avaient abandonné, ou dont ils avaient été chassés car, régulièrement, la police passait et emmenait des gens, sans qu’on sût pourquoi, vers une destination inconnue. Le Mur était fait de béton. Il était hérissé de barbelés. Tous les cinq cents mètres se dressait, adossé au Mur, un mirador, où se tenaient des guetteurs armés de fusils et de mitrailleuses. La nuit, le Mur était violemment illuminé. S’évader de la ville et franchir le Mur paraissait une tâche impossible.

Impossible, et pourtant c’est ce que va essayer de faire Focker, le héros de l’Armoire. Etudiant avec précision le réseau des égouts de Berlin, qui couvre toute la ville sans faire de différence entre Est et Ouest, il a élaboré le plan parfait. Un seul problème le retient encore à Berlin Est : l’armoire que lui a légué sa grand-mère, et à laquelle il accorde une forte valeur sentimentale. Profondément peiné à l’idée de la laisser derrière lui, il envisage tous les scénarii possible, mais aucun ne le satisfait. Et son agitation, bien visible, pourrait bien le faire repérer avant même qu’il ne mette son plan à exécution. Alors, il se résout à la seule solution qu’il parvient à imaginer pour emporter l’armoire avec lui : la manger.

bourgeade - l'armoire - couv folioCopeau par copeau, Focker ingère son armoire. Et une fois la question réglée, passe à l’Ouest, où il rencontre plus ou moins par hasard Neckar, journaliste, et lui raconte son histoire. Convaincu d’avoir trouvé là un récit qui a tout pour bouleverser l’opinion, Neckar convainc Focker de témoigner à la télévision.

Pierre Bourgeade, qui a écrit de nombreux romans traitant de manière plus ou moins métaphorique de crises politiques majeures – de la guerre d’Algérie au franquisme en passant, ici, par l’édification du mur de Berlin – se sert du périple de Focker pour faire une description au vitriol aussi bien de la société totalitaire et oppressive de Berlin-Est que de l’appât du gain qui préside à la société capitaliste de Berlin-Ouest et de l’ensemble du monde occidental. Contraint à garder ses habits crasseux pour mieux émouvoir les spectateurs, Focker devient un pantin aux mains de ceux qui prétendent l’aider. Passé du bon côté du mur, il n’en est pas plus libre pour autant puisqu’il se retrouve pris dans un piège médiatique qui le dépasse largement. Radicalement anticonformiste, souvent mis de côté dans la vie littéraire, lui qui se préoccupe plutôt du fond de ses romans à une époque, celle du Nouveau Roman, où on s’interroge abondamment sur la forme, Pierre Bourgeade livre là une réflexion grinçante et sans demi-mesure sur la société du spectacle.

Pourquoi, alors, ajouter là-dessus cette histoire d’armoire ? L’idée saugrenue de ce meuble mangé tout cru ne cesse de titiller le lecteur ; on est amusé au début, agacé plus loin car le style plutôt réaliste du récit ne cadre pas avec ce point de départ ; perplexe parfois face à ce que Pierre Bourgeade semble vouloir tirer de sa fable. Car l’Armoire ne cesse de surprendre, de lancer différentes pistes. Si les médias tentent, dans leur storytelling excessif, de faire de l’armoire un symbole de la liberté bafouée par l’URSS, elle devient surtout un emblème de l’atténuation de la limite entre le vrai et le faux, le récit de Focker étant par essence invérifiable mais devenant véridique à partir du moment où des moyens suffisants sont mis en place pour le marteler. Certaines de ces pistes sont intéressantes mais le roman s’essouffle à force de multiplier les plans métaphoriques : si le ton de l’Armoire, à la fois acide et burlesque, intrigue durablement, évoquant des romanciers contemporains d’Europe de l’Est comme Andreï Kourkov, Iouri Bouïda ou Vladimir Sorokine, le récit reste trop bancal pour convaincre tout à fait.

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2 Comments

  1. Dommage pour ce roman là, mais je vais peut-être me lancer dans un de ces trois derniers auteurs que tu as mentionné. Est-ce que tu aimes le fabulisme? Deathless reprend le siège de Leningrad avec les personnages des contes de fées slaves. J’explique mieux ça dans mon billet, mais en bref le but est de distiller la vérité dans l’absurde pour nous convaincre que que le texte aurait pu être publié à l’époque de l’URSS. C’est peut-être l’effet que l’Armoire voulait donner en ajoutant cette histoire farfelue à son commentaire politique.

    • Voilà qui semble bien curieux aussi ! C’est intéressant a priori, je ne sais pas si j’aimerais cependant (j’ai parfois du mal à adhérer quand réalité et fiction se mélangent – je déteste les uchronies par exemple). Je vais voir ton article pour en savoir plus !

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