Patient zéro de Philippe Besson

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Depuis le début de l’année, la collection Incipit, portée par les éditions Prisma, se propose d’inviter des auteurs connus pour évoquer des premières fois. Non pas, nécessairement, des premières fois personnelles, mais des points de bascule historiques, des avancées symboliques ou des bonds technologiques. On a ainsi vu passer un titre sur l’invention du bikini écrit par Eliette Abecassis et un texte sur la première femme élue à l’Académie Française par François Bégaudeau, tandis que son prévus pour la rentrée des évocations du premier métro et du premier macaron. Philippe Besson, quant à lui, signe sans doute le volume le plus dramatique de cette charmante collection, en retraçant dans Patient zéro les origines de l’épidémie mondiale de SIDA.

Et des premières fois, dans cette terrible histoire, il y en a plusieurs. La première fois qu’un humain contracta la maladie, certainement transmise par un animal. La première fois que la maladie fut transmise d’homme à homme. La première fois qu’elle quitta le continent africain, dont elle semble originaire. Bien plus loin, la première fois que les autorités, interpellées par des symptômes atypiques, s’interrogèrent sur ce qu’on appela un temps le « cancer gay ». La première fois que des hommes et des femmes firent l’amour en se demandant s’il en résulterait une longue et éprouvante maladie.

besson-patient-zeroTout ceci, Philippe Besson le rappelle dans les 90 pages, à peine, de Patient zéro, à un train d’enfer mais avec un sérieux implacable. Sa conclusion, et celle des autorités de santé, est qu’on ne connaît pas le patient zéro. Philippe Besson donne un visage à quelques personnages suspectés d’avoir été les premiers à être contaminés. S’agit-il de David Carr ou d’Arvid Darre Noé, deux marins coureurs de bordels morts, à quelques années d’écart, de symptômes qui rappellent ceux du SIDA ? De Robert Rayford, un jeune homme noir qui meurt d’une maladie non-identifiée à Saint-Louis en 1969 ? Comment, lui qui n’a que seize ans et qui n’a jamais quitté sa ville natale, serait-il entré en contact avec le virus ? Ne pourrait-on pas plutôt soupçonner Grethe Rask, cette doctoresse danoise qui effectua plusieurs missions au Zaïre ? Impossible de le dire puisque le virus, qui n’a été découvert bien plus tard, ne peut être identifié a posteriori dans l’organisme de ces possibles premières victimes. L’enquête, si elle n’aboutit pas, n’en est pas moins richement documentée et captivante, autant pour ce qu’elle dit de la maladie – ses origines, ses symptômes – que pour les riches histoires individuelles qu’elle permet de rencontrer.

Il faut bien pourtant un bouc émissaire, un homme ou une femme qui ferait un responsable tout trouvé. Pendant un temps, c’est un jeune homosexuel québécois qui tint ce rôle : Gaétan Dugas, né en 1953 et décédé en 1984, qui fut relié à de nombreux autres hommes séropositifs. Il fut finalement « innocenté » par la médecine lorsque le délai d’incubation réel de la maladie fut connu – ceux qui, parmi ses amants, furent atteints par la maladie le découvrirent dans un délai bien trop court pour qu’il soit responsable de la contamination. Malgré cette réhabilitation tardive, Gaétan Dugas, l’homo fêtard et libéré, fut pendant longtemps un parfait coupable. Non seulement semblait-il être le premier malade du Sida, mais son mode de vie le rendait deux fois coupable selon ceux qui jugeaient que l’épidémie naissante relevait de la punition divine, venue châtier drogués et homosexuels. Philippe Besson rappelle bien, dans les pages qu’il consacre à sa propre vie intime et à l’impact qu’eut sur celle-ci la peur de la maladie, cette dimension morale qui ajoutait l’humiliation à la douleur et à l’angoisse. Si Gaétan Dugas n’est pas le patient zéro, il est bien le « patient zéro de la visibilité », le premier visage de la maladie, et la cible des conservateurs du monde entier.

Il devient aussi le premier symbole d’un combat, long et difficile, qui conduit à d’autres premières fois, des premiers traitements expérimentaux à la première célébrité atteinte du virus (Rock Hudson, acteur sex symbol qui vit son homosexualité en cachette), en passant par les premiers combats pour la visibilité des séropositifs et la prévention dans les communautés les plus durement touchées. Des luttes essentielles, qui perdurent encore aujourd’hui et que Patient zéro contribue à remettre en valeur, en plus de constituer une passionnante enquête sur la naissance de l’épidémie.

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A lire également, : la chronique de l’Irrégulière qui m’a donné envie de lire ce texte.

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3 Comments

  1. Forcément le sujet m’intéresse. Quand j’ai vu ce bouquin sur la table d’une librairie, je m’en suis emparé et quand j’ai vu que Besson en était l’auteur, je n’ai pas eu envie d’aller plus loin et l’ai reposé sur sa pile. J’ai tellement été déçu par les derniers romans de Besson que j’ai lus (alors que j’ai adoré certains de ses précédents), que j’ai cessé de le suivre fidèlement.depuis plusieurs années.
    La belle note que tu lui as attribué devrait m’aider à revoir mon jugement à l’emporte-pièce.
    Tu n’étais sans doute pas né à cette époque mais peut-être as-tu entendu parler de ce film musical canadien appelé « Zero Patience », qui réfute la thèse du patient zero (https://fr.wikipedia.org/wiki/Zero_Patience). Je ne sais pas comment ça a vieilli, mais déjà à l’époque, je l’avais trouvé parfois limite kitsch dans sa forme.

    • Au vu du synopsis, ça a l’air plus que curieux, oui ! Je n’en avais jamais entendu parler (j’étais pas très grand mais j’étais né, si si) !
      En tout cas je dois dire que je n’avais jamais lu Besson, mais le ton très juste avec lequel il s’empare de cette histoire m’a donné envie de le découvrir ! Je regarderai plutôt du côté de ses débuts, donc…

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