Peau-en-poil d’Alain Galan

peau-en-poil - galan - sunderland museum 1913

 

« Que devient la vie après la mort ? »

C’est la question qui anime Lucas, alors encore jeune homme, lorsqu’il découvre les secrets de la taxidermie. Lui dont le plus fidèle compagnon fut, pendant son enfance, un geai apprivoisé qui trône maintenant, empaillé, dans la salle à manger familiale, a forcément un rapport particulier aux animaux et au vivant en général. Initié, l’année de ses seize ans, à « l’étrange magie » de cet artisanat pas comme les autres par l’homme qui a immortalisé son geai, Lucas se passionne pour les diverses techniques de tannage et de moulage nécessaires, entre autres, pour donner l’apparence de la vie à la dépouille d’un animal, pour ranimer la « peau-en-poil », terme qui désigne la peau et le pelage une fois qu’ils ont été séparés du corps de la bête.

Lorsqu’il décède, Lucas laisse ainsi toute une colonie de chouettes, d’écureuils et de fouines à son plus vieil ami, notre narrateur, qui a promis de s’en occuper. Aiguillonné par les petits regards perçants des bêtes qui peuplent désormais son bureau, celui-ci décide de retracer le cours de la vie de Lucas, de leur grande et profonde amitié au lycée aux dernières années, qui les avaient vus s’éloigner légèrement.

peau-en-poil - galan_Peau-en-poil est ainsi une sorte d’enquête sur l’ami trop tôt disparu, sur ses nombreuses zones d’ombre et ses jardins secrets. Alain Galan dessine avec éloquence les contours d’une personnalité artiste, d’un homme ténébreux mais doux, et le récit plein de tendresse que fait le narrateur de la vie de Lucas est des plus charmants. On a là des personnages solides, à la fois proches par leur humaine simplicité et singuliers dans leur rapport à la mort notamment. Sans connaître Alain Galan au préalable, on sent qu’il est là parfaitement dans son élément tant ces personnages en clair-obscur collent à son style délicat, élégant, plein de touches d’ombre diffuses et veloutées. Comme dans le travail de la peau animale effectué par Lucas, on perçoit dans les mots d’Alain Galan l’effort, la tension, la résistance parfois du matériau, mais le résultat est parfaitement vivant, mouvant, chaleureux.

Peut-être certaines bifurcations du récit sont-elles moins convaincantes : la transformation notamment de Lucas en artiste peintre relativement connu passe difficilement, d’autant plus que l’évolution de l’intrigue imaginée par Alain Galan, qui nous renvoie sur les traces d’un professeur d’arts plastiques jadis adoré par les deux amis, semble trop artificielle. Surtout, il manque là le talent d’une Siri Hustvedt ou d’une Lauren Groff pour imaginer avec cohérence et persuasion l’œuvre complète d’un artiste fictif. Néanmoins, Peau-en-poil convainc grâce notamment à l’ambiance crépusculaire qui y règne, à la petite lueur vacillante qui l’anime.

On a le sentiment, parfois, qu’Alain Galan est sur le point de nous entraîner de l’autre côté du miroir, sur un versant plus fantastique de son récit. Les frontières entre la vie et la mort s’estompent pour de bon, au moins dans l’esprit du narrateur, à force de fréquenter les créatures de l’entre-deux que sont les animaux naturalisés, et de ressasser une anecdote souvent racontée par Lucas, selon qui le geai empaillé aurait profité d’un repas de famille trop silencieux pour imiter, sarcastiquement, le tic-tac de l’horloge. Une anecdote fantasque et de toute façon invérifiable pour le narrateur, mais qui donne le ton, et qu’on retrouve dans d’autres petites histoires glanées au fil du roman, comme celle de ce soldat empaillé détenu par le musée d’Allard de Montbrison. On reste ainsi, tout au long de Peau-en-poil, dans ce drôle d’espace intermédiaire, entre le monde des vivants et celui des morts, et Alain Galan sait le rendre étonnamment confortable.

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En en-tête : une petite fille au milieu d’oiseaux naturalisés destinés à être montrés aux visiteurs non-voyants du Sunderland Museum (au Nord de l’Angleterre) en 1913. Beaucoup d’autres photos et de détails sur cette proposition alors unique dans cet album Flickr.

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