Le Garçon de Marcus Malte

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A peine sorti de l’enfance, le Garçon de Marcus Malte doit tout laisser derrière lui. Tout, c’est-à-dire rien, ou presque : sa mère, décédée presque dans ses bras, la pauvre hutte qu’ils ont toujours habitée au fin fond d’une quelconque forêt du sud de la France, une poignée de poules. Tournant le dos au brasier qu’il vient d’allumer, le garçon le sent, comme une évidence : il doit découvrir le monde, trouver ses semblables, lui qui n’a jamais vu d’autre homme à l’exception d’un ou deux colporteurs égarés. A moitié sauvage, muet, évidemment illettré, il fait son apparition après un bref périple dans la cour d’un corps de ferme dont les habitants vont l’adopter, si on peut parler d’adoption et non d’exploitation – car s’il doit être une bouche à nourrir, il sera aussi un souffre-douleur, lui qui ne rechigne à aucune tâche et se révèle une aide inestimable.

Nous sommes en 1908 et le garçon fait son entrée dans le monde des hommes. Il en connaîtra toutes les cruautés, toutes les bassesses. Après son passage à la ferme, il se joindra à un saltimbanque, l’Ogre des Carpates, lutteur et bête de foire à son propre compte, avant d’échouer pour de bon dans la famille d’un botaniste philanthrope dont la fille, Emma, le prendra en affection. Même si Marcus Malte semble s’inspirer des foisonnants récits picaresques du XVIIe et du XVIIIe siècle, on rencontre donc assez peu de rebondissements, d’épisodes différents, finalement, dans la vie de ce garçon qui parle peu et qui s’attache toujours le plus longtemps qu’il le peut aux personnes qu’il rencontre.

Le garçon - Malte - couvMais de cette poignée de rencontres, Marcus Malte tire à chaque fois la substantifique moelle, prenant son temps pour que chaque personnage dise tout ce qu’il a à dire, dans cette belle langue qui se fait presque sentencieuse parfois mais a le plus souvent, dans la bouche de l’Ogre des Carpates ou d’Emma, les accents de la plus pure vérité. Chaque chapitre est construit comme une unité, presque comme une leçon, le parcours du garçon (qui ne parle pas, n’écrit pas, ne dispose d’aucune des clés de compréhension du monde tel qu’il le découvre) formant une sorte de roman d’apprentissage idéal, total. A chaque étape, la vie et son cortège de malheurs l’accablent un peu plus. La mort est partout, et à peine un havre est-il trouvé qu’un drame survient – le roman culmine dans des scènes de guerre, le garçon étant finalement contraint de s’engager pour combattre dans la première guerre mondiale.

La belle écriture de Marcus Malte fait des merveilles dans la première partie du roman, jouant avec une adresse confondante des contrastes, des grands écarts entre le monde de mélancolie profonde, crépusculaire, d’où émerge le garçon, et de certaines figures lumineuses qu’il croise – jusqu’à ce que le drame le rattrape, car celui-ci n’est jamais bien loin. Plus loin, son rythme flegmatique, sa précision et son goût pour les figures de répétition donnent lieu à des pages remarquables sur la guerre de tranchées, sur laquelle on a pourtant tout lu. Mais au milieu, curieusement, se glisse une accumulation de fautes de goût lorsqu’il s’agit d’évoquer l’amour naissant et bientôt affermi du garçon pour Emma, la fille de l’homme qui le recueille pour de bon. Tout dans cette histoire est mièvre quand bien même Marcus Malte l’assaisonne de pas mal de piment – les deux amants lisent par exemple Sade et le Kama-Sutra pour trouver de nouvelle idées. Mais Malte, lui, bien qu’il nous inonde de récits de scènes de sexe, ne trouve jamais le ton juste et se cantonne à un langage imagé d’une mièvrerie sidérante. Les métaphores à base de bâtons d’amour, de monts interdits et de fruits qui s’ouvrent pleuvent et le texte perd soudain toute sa poésie pour devenir un ramassis de poncifs des plus embarrassants.

Par bonheur, ce fâcheux épisode dont le mauvais goût détone complètement avec le reste du roman n’est que de courte durée. Bientôt, le Garçon se remet en marche et cette parenthèse se referme. Alors qu’on croyait caler, voilà que le crescendo sur lequel était construite toute la première moitié du roman reprend. C’est là que se révèle finalement toute l’ambition de Marcus Malte, qui broie dans le dernier tiers le carcan des références à un roman d’apprentissage classique et ramène le garçon à son statut de témoin impuissant – comme nous le sommes tous – de la grande marche du monde, jusqu’à la résignation finale qui est aussi une forme de délivrance. On n’a certes jamais douté que Marcus Malte avait un plan, et un sacré plan. On ne s’attend tout de même pas à une déferlante finale si rigoureusement exécutée : sans totalement faire oublier les quelques errements irritants qui ponctuent le roman, ni une poignée de passages dispensables, celle-ci achève de faire du garçon un être mythique, sublime, que l’on est tout de même heureux d’avoir suivi jusqu’au bout.

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15 Comments

    • Je ne l’avais jamais lu, mais j’y allais en confiance tant les avis sur ses précédents livres et sur celui-ci étaient enthousiastes. Au final, ça n’est pas tout à fait à la hauteur mais il y a quand même là un style…

  1. J’ai adoré ce roman, j’y ai vu une réflexion profonde sur la solitude car finalement, ce que le garçon connait entre la mort de sa mère et la fin du roman n’est qu’une succession de parenthèses, une succession de personnes l’ayant accompagné pour faire un bout de chemin. Il commence seul et finit seul, c’est le lot de chacun de nous, non ?

    • En effet et à ce titre la fin est très réussie, mais en dehors de celle-ci j’ai trouvé justement que Malte forçait un peu trop sur le côté « parabole » (notamment avec ce parti pris de rendre le garçon très passif, ou par certains passages moralisants). Bref, je garde quelques réserves, mais c’est de la belle ouvrage…

  2. Je n’ai pas eu tes réserves, même s’il est vrai que dans les amours des deux jeunes gens, un certain lyrisme m’a un peu gêné, mais je me suis laissé embarquer dans toutes ces histoires très facilement

    • Comme c’est au milieu et que ça dure assez longtemps, ça m’a vraiment refroidi ! Du coup j’ai été ensuite plus sévère sur les derniers épisodes, même si les passages sur la guerre sont très réussis…

    • C’est un auteur « attachant » on dirait, beaucoup de blogueurs l’aiment beaucoup 🙂 Je lirai Garden of love je pense, une fois l’effervescence de la rentrée terminée.

  3. Un style. Un monde. J’ai regretté qu’à partir de la rencontre avec Emma et son père, la narration retombe d’un cran, devenant assez conventionnelle finalement. Le souffle épique du début m’avait enthousiasmé. Avec l’évocation de la guerre de 14, Marcus Malte retrouve de la hauteur. Quant à la fin, magistrale, elle nous ramène aux origines, du livre, du monde. Un grand livre tout de même, et pour moi une sacrée découverte (en même temps qu’une belle récompense / reconnaissance pour un éditeur peu habitué aux honneurs, qui sort des sentiers battus).

    • Tout à fait d’accord avec vous pour le « découpage ». Tout le milieu du livre traîne, la faute pour moi à cette relation amoureuse qui pousse Malte à accumuler malgré lui pas mal de clichés. Le début et la fin sont remarquables, mais j’ai eu du mal à lui pardonner cet impair.
      En tout cas je suis moi aussi ravi pour Zulma, belle maison d’édition, même si je pense que leur catalogue compte certainement quelques titres encore plus méritants. Mais c’est le jeu des prix…

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