Continuer de Laurent Mauvignier

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Au départ, il y a un réveil brutal. Émergeant de leurs tentes igloo plantées dans la terre rocailleuse des montagnes du Kirghizistan, Samuel et Sibylle se retrouvent face à un groupe d’hommes des plus menaçants. La mère et le fils remballent toutes leurs affaires à la hâte, espérant qu’une fois montés sur leurs chevaux, ils pourront échapper aux regards et aux questions pressantes de ces inconnus aux intentions douteuses.

Au départ, donc, on est en terre tout à fait inconnue. Le Kirghizistan, qu’on essaye de placer vite fait sur une carte mentale – sans doute pas bien loin des autres pays en -stan, pas très loin de la Chine non plus, voilà -, qu’on essaye de visualiser – ça doit être pelé, des montagnes abruptes et des glaciers, bon -, c’est le dépaysement assuré. Voici une aventure qu’on a bien envie de continuer avec Laurent Mauvignier.

couv_continuer_mauvignierMais n’allons pas trop vite : dès le premier flashback, on comprend qu’on n’est pas là pour plaisanter. Car si Sibylle a traîné son fils dans ce voyage peu conventionnel, c’est parce qu’il a sérieusement besoin qu’on lui remette les idées en place. Parce que Samuel “déconne” depuis que Sibylle a quitté son père, Benoît, manifestement un enfoiré de première. Samuel déconne, nous dit-on, et de fait on ne saurait déconner plus puisque cet archétype d’ado en crise a tout de même été le complice d’une tentative de viol en réunion. Excusez du peu. On commence à tiquer en voyant la façon dont Mauvignier traite la question. Les parents sont bien en colère, mais somme toute ne semblent pas beaucoup plus affectés que si le dernier bulletin était vraiment mauvais. On nous fait remarquer que la victime de la tentative de viol regarde un peu Samuel de travers lorsqu’il revient au lycée – pour un peu, on devrait trouver qu’elle exagère. Bref, cette histoire de viol (le mot n’est écrit nulle part, d’ailleurs) a beau être le déclencheur de l’histoire, la désinvolture avec laquelle Mauvignier l’évoque est stupéfiante. Samuel « déconne » comme on le dirait d’un gamin qui a séché trois cours ou fumé un joint, et nous en resterons là. On n’aura pas vraiment le loisir de continuer à s’en étonner puisque la question est, presque aussitôt le pied posé au Kirghizistan, évacuée sans autre forme de procès.

Et voilà qu’on commence à avoir des doutes sur ce voyage. On a bien compris ce qui nous attend ; Samuel, si renfrogné, qui ne quitte presque jamais ses écouteurs pour éviter de parler à sa mère, devrait sans aucun doute trouver au Kirghizistan une sorte de rédemption qui le lavera de son péché. Sibylle, quant à elle, réussira à remettre un peu d’aplomb sa vie qui part en lambeaux. Le programme, dès les premiers chapitres qui les voient dîner chez un couple de jeunes kirghizes, semble évident : on va louer la simplicité, la bonne humeur et la générosité de ces braves gens, retrouver à leur contact des valeurs humaines qu’on avait égarées. Bref, on va se payer une bonne tranche de poverty porn, fétichiser ces conditions de vie dites “simples” qui ne sont en réalité que la manifestation du dénuement, et se dire dans un soupir de contentement, à la bonne étoile, “ils n’ont rien, mais ils sont heureux quand même”. Et voilà que je me remets à tiquer…

Mais soit, faisons un peu abstraction du message que Mauvignier nous claironne aux oreilles avec une maladresse désobligeante. Entre deux haltes se déroule le fil d’un beau récit d’aventure, qui comporte quelques passages dramatiques menés avec un talent exceptionnel. Parfois prétextes à de jolies scènes de rapprochement mère-fils, ces épisodes sont les plus réussis, les plus prenants de Continuer. Le roman ne brille jamais autant que dans cette simplicité, dans la naïveté du genre un peu désuet qu’est le roman d’aventure, et dans la sensibilité presque mièvre du récit intime.

Pourquoi alors, quand il se trouve enfin délesté des lourdeurs de la première moitié du roman, Mauvignier vient-il se prendre les pieds dans un tout nouveau sujet, que rien ou presque n’annonçait ? Car voilà que Samuel, ce petit bonhomme qui porte le prénom du grand Beckett et a été élevé dans de belles valeurs de respect d’autrui, se met au beau milieu des rochers du Kirghizistan à se lancer dans des professions de foi tout droit sorties du manuel du parfait petit lepéniste. A peine a-t-on le temps de se demander d’où tout cela sort que Mauvignier embraye sur de belles leçons de vie, qu’on ne saurait certes rejeter d’emblée puisqu’elles prônent des valeurs de fraternité et de tolérance tout à fait séduisantes, mais dont la forme, qui a tout du radotage nunuche et superficiel, est consternante. Englué dans ces bons sentiments, Mauvignier nous achève avec un dénouement improbable, sorte de demi-happy end qui voit, comme prévu, Samuel triompher de ses démons. Le désagréable paternel, lui, est mouché par le fils qu’il croyait son complice. Et voilà le duo Samuel-Sibylle enfin ressoudé, au prix tout de même de contorsions des plus discutables, et surtout d’une dose de simplisme qui a purement et simplement de quoi laisser baba.

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18 Comments

  1. Des billets enthousiastes, mais c’est aussi le deuxième avec plein de bémols… (oui, le Kirghizistan est un magnifique pays, avec frontière avec la Chine (du côté des Ouïgours)

  2. Aïe… Décidément, avec cet opus, c’est coup de coeur ou déception totale; pas d’entre-deux possibel si j’en crois les avis des uns et des autres.
    Tant pis, en inconditionnel de la première heure, j’ai déjà mon exemplaire et je verrai bien de quel côté je pencherai.
    Mais si Mauvignier donne maintenant dans la mièvrerie, les bons sentiments et la facilité, où va le monde?, je vous le demande 😉

    • Moi c’est l’inverse, pas inconditionnel du tout puisque c’est la première fois que je le lis pour de bon (après avoir juste entamé Autour du monde en librairie au moment de sa sortie, sans que ça m’aie suffisamment convaincu pour que je l’achète). Du coup je guette les réactions des aficionados… Tu me diras 😉

  3. j’aimais beaucoup Laurent Mauvignier pour  » Dans la foule » ou « seuls » ; l’an passé j’ai abandonné  » Autour du monde » très décevant, et celui-là ne semble pas meilleur. Certes, il a toujours été au bord du sentimentalisme, mais à ce point là…

    • Je n’ai fait qu’entamer Autour du monde et Continuer est le premier de ses romans que je lisais en entier… Il faudra que je revienne vers ses débuts, dont on me dit effectivement le plus grand bien.

  4. Inutile de te préciser qu’après ton billet, j’ai volontairement repoussé ma lecture de et que j’ai entamé Continuer avec une certaine dose d’appréhension. D’autant que j’avais trouvé Mauvignier moins en forme avec Autour du monde, sans parler de Retour à Berratham qui m’avait laissé de marbre (mais là on touche sans doute à la limite de ce type de textes destinés au théâtre ou, plus spécifique ici encore, à une adaptation chorégraphique).

    Et je crois que j’ai bien fait de laisser redéposer avant de commencer tout ce que j’avais pu lire de bon et de moins bon. Loin de crier au chef d’œuvre comme certains, je dois reconnaitre que j’ai passé un bon moment en compagnie de cette femme déboussolée, qui pour sauver son fils, se sauve elle-même d’un certain renoncement à la vie et à ce qu’elle peut vous apporter. Le seul bémol que je ferai concerne la fin du récit, où le message de « tolérance » et de la nécessité « de l’autre » pour avancer est plus que maladroit, voire préchi-précha.
    Je viens donc de relire ton billet et… je pense que tu ne devais pas être dans les meilleures dispositions quand tu as lu le roman, car je te trouve que tu y vas fort. Je te trouve parfois à la limite de la mauvaise foi (je sais ce que c’est ; ça m’arrive aussi parfois, quand dès le départ je pars sur de mauvaises bases avec un roman, je n’en vois plus que les côtés négatifs qui ne font qu’ajouter à mon agacement et, du coup, je n’arrive plus à relativiser les choses).
    Lors de l’agression sexuelle, certes Samuel était présent, mais il n’y participe d’aucune autre façon que par son inaction. Évidemment, il n’intervient pas et fait preuve d’une lâcheté inexcusable mais Mauvignier n’en fait ni un acteur, ni un voyeur. Il montre un gosse paniqué, paralysé par la situation.
    Pour ce qui est du « poverty porn », là aussi je te trouve injuste. Mauvignier évite l’écueil et le dénonce même à travers le regard plus que critique de Samuel.

    Bref, tu l’auras compris, je serai bien moins sévère que toi-même, si je l’avoue, ce n’est pas pour moi du Mauvignier à son meilleur.

    • Alors pas du tout, j’étais dans les meilleures dispositions qui soient car très content de découvrir enfin cet auteur dont on parle depuis tant de temps !
      Pour la question du viol, si Samuel n’est complice que par son inaction, il n’en est pas moins un peu plus condamnable, je trouve, que par un « regard de travers » de la victime une fois qu’il retourne au lycée. Je suis peut-être un peu biaisé à force de m’intéresser à des notions telles que la culture du viol, mais je trouve que là on est en plein dedans, vu la légèreté avec laquelle est traitée l’affaire.
      Quant au « poverty porn », Samuel est là pour l’atténuer au début, mais encore faut-il voir comment Mauvignier traite ça… S’il est réfractaire au « bonheur de la simplicité », c’est bien parce qu’il est retenu par sa sale réticence d’occidental, son iPod dans les oreilles, etc. Et c’est justement quand il singe le dénuement (en jouant à cheval avec les autres- sauf que lui rentrera bientôt dans son confort) que le roman nous indique qu’il est dans le juste et le vrai… Donc pour moi le regard critique que porte Samuel au début n’est justement pas « défendu » par le discours du roman, au contraire.
      Ca ne m’empêchera pas de relire Mauvignier puisque de l’avis de beaucoup de ses fans, il a fait bien mieux… Mais j’en attendrai moins, sans doute.

  5. Je n’avais jamais lu Mauvignier mais ce n’est pas avec ce roman que je vais devenir fan. Trop simpliste, trop moralisateur, trop psychologique, trop caricatural et par ricochet trop peu crédible, il n’y a pas grand chose à sauver à vrai dire…

    • Ca me rassure de lire quelques avis de cet acabit… Parfois, quand je lis les billets enthousiastes, je me demande si c’est moi qui n’ai pas de cœur 😀

  6. Il serait intéressant de faire un parallèle avec l’histoire vrai qui a inspiré Laurent Mauvignier dont un livre est sortie aux éditions Kero « Dans les pas du fils ». Dans ce texte il n’y a pas de fioriture, pas de bonne morale, juste le parcours d’un père et son fils parti traverser le Kirghizstan pendant 3 mois à cheval pour résoudre une crise d’adolescence et retrouver le lien… Du vrai, de la sueur, des crises et des pleures… c’est ce qu’ils ont vécu et témoignent pour que cette aventure aident d’autres ados et parents à faire leur voyage initiatique a leur mesure.

    • J’avoue n’avoir appris que tardivement que Continuer était inspiré de cette histoire. Faire la comparaison entre les deux ne serait pas inintéressant, en effet.

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