Les cosmonautes ne font que passer d’Elitza Gueorguieva

iouri gagarine - les cosmonautes ne font que passer - elitza gueorguieva

Pourquoi les parents choisissent-ils de s’enfermer tous les soirs dans la salle de bains, avec tous les robinets ouverts, pour discuter ? Pourquoi le père Gel a-t-il soudain été remplacé par le Père Noël ? Qu’est-ce qu’un vrai communiste ? Une petite fille peut-elle devenir Iouri Gagarine ? Et pourquoi Constantza, qui a de la famille en Grèce, a-t-elle de vraies Barbie au lieu des jouets habituels ?

Ces questions, et mille autres à leur suite, la narratrice de Les Cosmonautes ne font que passer, le premier roman très autobiographique d’Elitza Gueorguieva, ne cesse de se les poser. Avec une fausse naïveté mais un vrai sens de la dérision, Elitza Gueorguieva replonge dans son enfance pour raconter la vie en Bulgarie dans les années qui ont précédé la Chute du Mur, et celles qui ont directement suivi. De la crainte des espions à la déferlante de la musique américaine, des queues interminables devant les magasins aux dollars qui passent sous le manteau, elle narre par le menu ce quotidien fait de galères, de combines et d’inquiétude.

les cosmonautes ne font que passer - elitza gueorguievaS’il fallait trouver un personnage comparable à celui de la narratrice de Les Cosmonautes ne font que passer, il faudrait aller le chercher du côté de la BD : ce serait Marzi, l’alter-ego dessiné de Marzena Sowa. Marzi a beau  vivre en Pologne, son expérience est extrêmement similaire à celle de la jeune Elitza. Surtout, une trentaine d’années après, elles adoptent un ton semblable pour évoquer leurs souvenirs de jeunesse, portant sur ceux-ci un regard certes tendre, mais où s’immisce le regard de l’adulte qui a compris, a posteriori, tout ce que les adultes dissimulaient. A cela s’ajoute, chez Elitza Gueorguieva, un sens du décalage un peu revêche qui lui vient sans doute de son adolescence, lorsqu’elle adopta en réaction au conformisme de son entourage un style mi-punk mi-grunge.

Car ce que raconte Elitza Gueorguieva dans Les Cosmonautes ne font que passer, derrière son sourire narquois, c’est non seulement la difficulté de la vie matérielle en Bulgarie à l’époque de la chute de l’URSS, mais aussi la difficulté qu’il y a à se construire dans une univers instable. Si « les cosmonautes ne font que passer », c’est que les héros d’hier, Iouri Gagarine en tête, qu’Elitza enfant rêve d’imiter un jour, deviennent les traîtres d’aujourd’hui. Comment des enfants en passe de devenir adolescents puis adultes peuvent-ils se développer sereinement si on leur confisque leurs modèles ? La réponse d’Elitza Gueorguieva est simple et radicale : laissant tomber Gagarine, elle reste des heures devant MTV – cette incroyable nouvelle chaîne qui fait entrer tout l’Occident dans son appartement – à guetter les apparitions de son nouveau héros, Kurt Cobain. Une crise d’ado somme toute assez banale, mais qui rentre ici en résonance avec le sort de tout un pays, faisant de ce réjouissant premier roman un témoignage des plus pertinents.

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7 Comments

    • On en parle peu (je ne l’ai vu cité que dans les Inrocks je crois) mais il mériterait un peu plus d’écho… Pour attiser ta curiosité, je recommande cette vidéo de l’auteure qui présente très bien son projet je trouve :

  1. Merci pour ce billet car je n’avais pas du tout entendu parler de ce livre!
    la période évoquée m’intéresse et moi aussi j’étais fan de Kurt Cobain, deux bonnes raisons de lire ce roman 😉

    • Je ne suis pas un grand fan de Nirvana mais j’ai trouvé intéressant de voir ce que ça pouvait représenter dans l’univers post-soviétique… C’était une forme de révolte et de transgression encore plus forte que chez nous puisque ça venait d’un coup, dans une société qui n’avait pas connu le punk ni même, ou si peu, le rock en général…

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