Le Zeppelin de Fanny Chiarello

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Les habitants de La Maison, petite bourgade dont on ne saurait estimer la situation géographique « sans se lancer dans une série de calculs basés sur d’infimes indices épars au fil des chapitres », sont plutôt habitués aux situations qui sortent de l’ordinaire. Entre les objets qui disparaissent quotidiennement – du bête trousseau de clés à l’imposant frigo – comme si la ville était posée sur un autre Triangle des Bermudes et les impulsions collectives qui voient nombre d’habitants victimes de l’obscur syndrome de Canard-Bouée jeter leurs possessions dans le canal, La Maison a sa dose d’extravagance. Et Dieu sait que tous ses habitants n’ont pas une vie facile, entre Nadine qui doit arbitrer un concours de poésies écrites par des gamines férues d’équitation, Silas dont tous les amis ont disparu dans un accident d’autobus ou encore Ilona, l’étudiante polonaise qui vient de massacrer sa colocataire agaçante et se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire maintenant.

Mais tout cela n’est rien face au singulier évènement qui va mettre la ville à feu et à sang en quelques heures seulement : l’apparition menaçante et imprévue d’un zeppelin dans le ciel de La Maison. Volant un peu plus bas que de raison, le zeppelin sème la panique et provoque un certain nombre d’incidents, jusqu’à ce qu’éclate une guerre civile éclair.

le-zeppelin-chiarello-couvLe Zeppelin est un roman déjanté, et ce n’est pas pour rien que la quatrième de couverture fait référence à Richard Brautigan. Biscornu, imprévisible, le roman de Fanny Chiarello déborde de fantaisie, au point, parfois, de devenir fatigant – comme un gamin hyperactif et bourré au sucre qu’on a du mal à suivre. Le plus souvent cependant, cette fantaisie qui s’incarne dans douze personnages que l’on suit tour à tour est un extraordinaire moteur et permet au Zeppelin d’avancer à un train d’enfer, et d’imposer avec bonheur ses airs revendiqués de pastiche de film catastrophe et son grain de folie des plus divertissants, jusque dans ses trouvailles langagières réjouissantes – « la poésie, c’est le presse-agrumes du langage », dit un des personnages, et Fanny Chiarello s’applique à le prouver en triturant à qui mieux mieux la langue.

A peine a-t-on, au milieu de tout cela, le temps de réaliser que Fanny Chiarello développe en souterrain des réflexions des plus intéressantes sur la notion de chez-soi, ce qui transparait évidemment dans le toponyme de La Maison, et dans quelques discussions entre ses habitants. Le zeppelin apparaît avant tout comme une menace sur l’espace domestique, sur le quotidien. En plus d’interroger notre rapport à la catastrophe – celle, hyper-médiatisée, qui fait que le monde s’arrête de tourner -, il renvoie à un certain nombre d’angoisses et de dangers qui pèsent sur la maison en tant qu’espace symbolique de l’intime. On n’est pas si loin de certains textes d’Olivia Rosenthal, comme Mécanismes de survie en milieu hostile. A la différence près qu’ici la loufoquerie apparente du texte impose qu’on le laisse décanter et qu’on y revienne à tête reposée : le Zeppelin le mérite bien.

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2 Comments

    • Moi aussi ! Mais je n’avais pas été totalement convaincu par le Tombeau de Pamela Sauvage, sorti cette année aussi ; il y avait aussi des choses étonnantes et drôles mais j’ai trouvé la forme laborieuse (même si là aussi c’est une idée amusante : chaque chapitre est consacré à un personnage qui constitue une « note de base de page » dans l’histoire du précédent…). Bref c’était plein de bonnes idées mais c’était finalement peu agréable à lire.

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