Chanson douce de Leïla Slimani

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Favori surprise de la plupart des sélections de prix littéraires, Chanson douce de Leïla Slimani s’impose comme un des romans incontournables de la rentrée. Impossible de rester sourd aux indéniables arguments de ce second roman :  un scénario simple et direct et des frissons faciles. On y rencontre une nounou parfaite, Louise, qui finit par tuer dans un incroyable accès de cruauté les deux enfants qu’elle garde, Adam et Mila. Louise est un archétype du personnage mi-rassurant, mi-angoissant, qui sait se rendre indispensable grâce à sa perfection presque trop criante, et dont la bienveillance peut devenir à tout moment étouffante. C’est Harry, un ami qui vous veut du bien réincarné en Mary Poppins.

Si l’on peut dire que Chanson douce est réussi, c’est d’abord grâce à ce personnage tout en ambiguïtés, mais aussi à l’habileté de Leïla Slimani qui sur à peu près deux cents pages parvient toujours à conserver un équilibre délicat : sans en rajouter, sans emphase, elle crée une attente oppressante, et ne relâche presque jamais la pression. On croirait entendre, tout du long, le son étouffé d’une alarme au loin. C’est là le principal atout de Chanson douce ; ce qui, à n’en pas douter, lui vaut d’être à ce point remarqué.

slimani-chanson-douce-couvCette inquiétante perspective est renforcée par les réminiscences de ce qui semble être une influence voire un modèle revendiqué : les Bonnes de Genet. On sent bien que l’angoisse monte à mesure que la dévotion de Louise envers ses employeurs et leurs enfants croît ; de même que, dans la pièce, la vénération de Madame et des objets qui symbolisent sa vie luxueuse va de pair avec la haine qu’elle inspire. Sous le simulacre de cérémonie expiatoire des bonnes comme sous les non-dits qui s’installent entre Louise et les parents de Mila et Adam, ce sont les rapports de domination d’une classe à l’autre qui se joue, et Leïla Slimani ne manque pas d’y faire régulièrement allusion en insistant sur la vie professionnelle hors du commun du couple comme sur les difficultés matérielles de Louise. Ce qui paraît justement curieux, c’est que ce thème qui travaille l’ensemble de Chanson douce est quasiment évacué dans les pages qui conduisent au crime – même si des aspects économiques sont vaguement liés au mobile, ou à ce qui en tient lieu -, lequel est plutôt rattaché à une vision animale et un peu cliché du rapport à l’enfant.

De la même manière, on pourra regretter les quelques chapitres qui entrelardent le récit et où s’expriment d’anciennes fréquentations de Louise – sa fille, d’anciens collègues, des voisins. On bascule là dans un traitement de l’histoire qui évoque les minables micro-trottoirs qui suivent la moindre affaire criminelle, lors desquels des voisins décontenancés s’exclament qu’ils n’ont rien vu venir et que la personne en qui dormait un monstre avait pourtant pour habitude de tenir la porte et de dire bonjour. Ramené au niveau de caniveau des faits divers, Chanson douce s’éloigne alors violemment du modèle des Bonnes, et perd ainsi beaucoup du pouvoir de fascination qu’exercent les héroïnes de Genet. Loin des personnages statufiés, majestueux dans leur bassesse, de Genet, Chanson douce finit par s’enliser dans le banal et le sordide. Une dégringolade qui se confirme dans les dernières pages mais n’empêche pas le roman, dans sa globalité, de fonctionner en tant que thriller psychologique malgré ce manque de profondeur qui m’a laissé quelque peu sur ma faim.

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15 Comments

  1. J’en suis page 130.
    « Harry, un ami qui vous veut du bien réincarné en Mary Poppins » parfait! parfait!
    Hélas je ne connais pas les Bonnes (mais le film dont est tiré l’image de départ, si.
    Bref, je ne grimpe pas aux murs, mais j’espère le terminer vite.

    • Les Bonnes est une de mes pièces préférées, ce qui rendait sans doute la tâche de Leïla Slimani d’autant plus difficile… Enfin même en tâchant d’être objectif, pas de quoi grimper au rideau en effet. Mais il y a un certain savoir-faire…

  2. Je l’ai terminé en début de semaine. Comme toi, « Les Bonnes » de Genet est un de mes textes préférés. Pourtant, j’ai beaucoup aimé le roman de L. Slimani, pour d’autres raisons : les passages sur la ma/paternité (cette sorte d’obligation de se prétendre épanoui(e) alors que la réalité est autrement plus triviale et qu’on aurait bien envie parfois de renvoyer les mômes là d’où ils viennent) et cette façon qu’ont certains qu’on pourrait qualifier de « bobos » de se donner bonne conscience à peu de frais, en feignant une égalité de classe et une proximité avec les plus démunis… tant que ça ne les engage pas trop et que ça ne perturbe pas leur petit confort quotidien.
    Sinon, j’ai aussi déploré une fin pas très réussie.

    • Oui, c’est vrai qu’il y a quelques allusions à cette fausse proximité qui sont très intéressantes (quand Myriam parle des travailleurs sans-papiers, au début du livre, par exemple). Mais je trouve que Leïla Slimani perd un peu trop de vue ces thématiques-là au fil du roman…

      Après je dois dire que j’ai très certainement un handicap, qui est mon indifférence totale par rapport au sujet de la paternité/maternité 😀 Du coup je pense que mon investissement dans cette histoire fut forcément moindre que pour d’autres. Cependant, sur la notion de, disons, « résistance » à l’épanouissement obligatoire dans la maternité, on pourrait opposer une autre dimension : d’une certaine manière, Myriam est justement punie pour avoir voulu se dégager de ses responsabilités maternelles et favoriser sa carrière (le père restant, lui, toujours assez en retrait vis-à-vis des questions domestiques). J’avoue que ça ne m’a paru être qu’une interprétation possible, mais c’est ce qu’en ont compris quelques personnes avec qui j’en ai parlé (et qui du coup n’ont pas franchement apprécié le message).

  3. Je rejoins en grande partie ton avis. Moi aussi j’ai été très agacée par ces intermèdes qui montrent l’envers du personnage sur un mode assez déplaisant. Je trouve que l’auteure a trop caricaturé le personnage de Louise (malheureuse avec son amri, avec sa fille, avec ses précédents employeurs, et même avec son propriétaire !) Et je te félicite pour les illustrations de tes billets qui sont toujours extrèmement pertinentes.

    • Merci !
      Et c’est vrai que cette prédestination au malheur est quelque peu fatigante… J’ai trouvé particulièrement vains les chapitres à propos de sa fille.

  4. Nous sommes décidément synchrones, puisque j’ai terminé Chanson douce voici quelques jours – mais je n’ai pas encore eu le temps d’écrire mon billet.
    Il me semble qu’il y a une autre dimension que celle du rapport de classe et qui, alliée à celle-ci, explique le geste criminel, c’est la dimension affective. Louise est désespérément seule (ce qui évidemment n’est pas sans incidence sur sa situation économique). De la famille qui l’emploie, elle dépend donc économiquement et affectivement. Perdre sa ressource financière – elle pourrait trouver une autre place, qui lui est d’ailleurs proposée par une consoeur, et sa place dans le monde lui sont intolérables et la conduisent à ce geste insensé. Je n’étais à l’origine pas du tout attirée par ce roman, mais j’ai apprécié qu’il ne soit jamais complaisant ni voyeur. Ce fut une excellente surprise, en ce qui me concerne.

    • Oui, et il y a aussi ses difficultés relationnelles, avec son mari puis avec sa fille, qui sont racontées… Mais j’ai vraiment été moins sensible à cet aspect. Peut-être parce que j’aurais voulu (et là c’est ma faute) que ça ressemble plus aux Bonnes, où ce genre d’affects est transmué en quelque chose de plus imposant, moins strictement placé au niveau de l’intime.

  5. Serais-je donc le seul à trouver ce Goncourt 2016 (une fois de plus) surfait? Son intérêt des plus mitigé dès lors que le ressort dramatique est éventé dès le début? Manque de force,de cruauté. Style bien plat. Bref,je suis plus que réservé.

    • J’ai bien des réserves également, mais je trouve malgré tout que c’est un Goncourt honorable… Un Goncourt d’artisan, dirons-nous, mais attend-on encore du Goncourt qu’il couronne des œuvres d’art ?…

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