Ce vain combat que tu livres au monde de Fouad Laroui

ce-vain-combat-que-tu-livres-au-monde-illustration-keep-calm

Malika et Ali ressemblent à n’importe quel couple moderne parisien de la classe moyenne supérieure. A peu près épanouis dans leurs boulots respectifs, avides de sorties, toujours prêts à refaire le monde en terrasse, un peu bobos, fiers de leur liberté et de leur ouverture d’esprit… Jusqu’au jour où la vie d’Ali se voit remise en question. Lui qui fait partie des ingénieurs les plus compétents de sa boîte est évincé d’un projet sur lequel il a travaillé pendant des années. A demi-mot, on lui fait entendre que son nom à consonance maghrébine n’est pas étranger à cette décision prise en haut lieu. Piqué au vif par cet affront, il démissionne purement et simplement. Une fois au chômage, Ali a du temps, un peu trop même, pour se poser tout un tas de questions : la France lui a-t-elle tant apporté que ça ? Sera-t-il un jour réellement intégré, ou tous ses efforts seront-ils à jamais réduits à néant par les discriminations et le racisme ?

En pleine déprime, et sous l’influence néfaste d’un cousin bien plus croyant que lui, Ali va trouver la pire réponse qui soit et se tourner vers une religion radicale. Envisageant de partir vivre dans le pays de ses parents, où il n’a quasiment jamais mis les pieds, tentant de restreindre les libertés de Malika, Ali saccage sa vie de couple et sa vie tout court, coupe les ponts avec d’anciennes connaissances, change de mode de vie. Son parcours, a priori incroyable mais qui s’opère de léger glissement en léger glissement, finit dans le sang et les larmes en Syrie.

Ce vain combat que tu livres au monde - couvAlors qu’un tel processus, une telle déchéance, semble quasiment inconcevable tant l’amplitude de dégringolade est conséquente, et tant la chute est rapide, Fouad Laroui parvient dans Ce vain combat que tu livres au monde à décortiquer avec une précision remarquable les différentes étapes de la radicalisation d’Ali, qui passe de jeune cadre dynamique à soldat de Daesh. Une poignée de romans de cette rentrée traitent du terrorisme et de l’islam radical, et alors que ce sujet est sans doute le plus casse-gueule qui soit actuellement, j’avais toute confiance en Laroui pour le traiter avec le recul nécessaire. Le pari est amplement gagné puisqu’en plus d’analyser la dérive de l’individu, Laroui propose de passionnants interludes historiques qui permettent de saisir l’origine de certains discours tenus par les organisations djihadistes, non pas sur le plan de la religion mais sur le plan politique, puisque l’ancrage de l’Etat Islamique en Syrie s’explique aussi par des décisions prises en Europe avant même la deuxième moitié du siècle dernier…

Mais ce que j’attendais aussi de Fouad Laroui, c’était une dose de légèreté, indispensable pour aborder un sujet aussi lourd. Là aussi, le défi est relevé puisque Ce vain combat que tu livres au monde m’a souvent fait sourire, et même rire. Une scène en particulier, qui voit s’opposer Ali et son cousin, en tartuffes modernes, et Malika et son amie Claire qui entendent bien continuer, si ça leur chante, à montrer les seins que ces messieurs ne sauraient voir, démontre l’habileté et la mesure de Laroui, qui grâce à ses personnages secondaires extrêmement bien construits parvient à insérer une scène de pure comédie entre deux rappels historiques des plus sérieux. On ne pouvait rêver meilleur traitement pour cette histoire forcément essentielle : Ce vain combat que tu livres au monde permet de mettre des mots, des visages et une pensée sur des mécanismes que l’on peine forcément à comprendre.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus halfplatypus gray

Sur le même thème :

4 Comments

    • Je ne l’aurais certainement pas repéré si je n’avais pas connu Laroui avant… Car le sujet en soi avait tout pour me déplaire. Mais je suis content de ne pas m’être laissé rebuter par ça 🙂

  1. Bonjour, merci pour ce post ; ce roman dont la couverture et le titre interpellent, grâce à cet article : je vais le lire!

  2. Livre emprunté à la BM et lu rapidement en une semaine : oui la dose de légereté est là tout de même peut permettre de lire vite et de surmonter la tristesse des situations (qui sonnent vrai même si proche parfois de la caricature ne faisant plus rire) et événements décrits. N’ayant pas compris tous les interludes historiques : je viens de l’acheter et vais regarder les autres livres écrits par cet auteur : merci pour le post ou article 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *