La Neige de Saint-Pierre de Leo Perutz

la neige de saint-pierre - paul Grabwinkler - Renoncement

Lorsqu’il se réveille dans un lit d’hôpital, le docteur Amberg est instantanément assailli par le vif souvenir des terribles évènements qui l’ont conduit là. Tout avait pourtant bien commencé : il avait enfin quitté sa vieille tante, qui s’est toujours occupé de lui après la mort de ses parents, pour prendre un poste à Morwede, dans la campagne. Il y a été, pendant plus d’un mois, au service du Baron Van Malchin, et par-dessus le marché il y a retrouvé Bibiche, une ancienne collègue dont il était follement amoureux. Celle-ci est même devenue sa maîtresse.

Tout allait donc pour le mieux jusqu’à ce qu’Amberg découvre les drôles de préoccupations du baron Van Malchin. Non content d’avoir pour fils adoptif l’hériter putatif du trône du Saint-Empire Romain, le baron conduit des recherches sur une drogue d’origine naturelle censée provoquer une sorte d’extase mystique, la Neige de Saint-Pierre. Amberg en est certain : ce sont ces expérimentations qui lui valent de se retrouver à l’hôpital. Mais le personnel soignant, parmi lequel il lui semble pourtant reconnaître des habitants de Morwede, tente de le convaincre que tout ceci n’a été qu’un rêve.

perutz - la neige de saint-pierre - couvOn ne les compte plus, les romans dans lesquels il se passe des choses si extraordinaires que la seule conclusion possible est la vieille pirouette consistant à dire que tout n’a été qu’un rêve. La grande originalité de Perutz est de faire le parcours inverse : alors que tout nous porte à croire, au début, qu’Amberg a simplement déliré tandis qu’il était dans le coma, le récit embarque ensuite le lecteur dans sa version à lui. Celle-ci a beau procéder très souvent d’une logique onirique, les puissants enjeux mis en place par Perutze, notamment autour de la Neige de Saint-Pierre, conduisent à y adhérer malgré tous les indices discordants.

Et ce n’est là que la première particularité de ce roman comparé, sur le bandeau qui accompagne sa nouvelle édition chez Zulma, à un « Kafka picaresque ». Le parallèle est, pour la Neige de Saint-Pierre, évident : on ne peut s’interdire de penser au Château puisqu’Amberg arrive, comme K., dans une curieuse province dont les moeurs ne cesseront de l’étonner – même si lui aura de véritables contacts avec le maître du château. La principale différence est que là où Kafka arrive d’emblée chargé d’une épaisseur métaphysique qui peut passer pour de la raideur, la Neige de Saint-Pierre est un récit plus franc, plus chaleureux, qui fait la part belle à une chronique de la vie villageoise qui, même si elle est de plus en plus parasitée par l’inquiétante étrangeté des lieux, se révèle souvent très amusante.

Cet aspect plus directement engageant n’empêche pas la Neige de Saint-Pierre de dissimuler des trésors de réflexion. Le livre n’a pas été interdit pour rien en Allemagne en 1933. Car la Neige de Saint-Pierre, cette drogue censée redonner la foi dans un monde où Dieu est mort (et ce depuis un bon moment) et ainsi conduire le monde vers un nouvel âge d’or, selon le Baron Van Malchin, ne fonctionnera pas comme prévu. Avec une charge subversive non négligeable, Perutz laisse présager une nouvelle ère, dans laquelle la foi ne porte plus aux nues une poignée de bienheureux nantis, mais repose sur la collectivité. Un dénouement inattendu qui permet à la Neige de Saint-Pierre de conserver toute sa modernité, et qui rend sa republication aujourd’hui chez Zulma on ne peut plus légitime.

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challenge - don quichotte

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6 Comments

  1. ce que j’avais lu de Perutz avant ne m’avait pas plu, mais celui-ci, j’ai plongé dedans et y ai trouvé un roman vraiment très bon (je suis sans doute passé à côté des raisons de l’interdiction en Allemagne, mais tant pis)

    • J’imagine que la révolte finale des paysans, d’inspiration plutôt communiste, n’a pas beaucoup plu aux nazis 😉 Sans compter que la forme elle-même du roman, pas très classique, devait le faire entrer d’emblée dans « l’art dégénéré »…

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