Vivre près des tilleuls de l’AJAR

les 18 auteurs de l'ajar - photo promo - vivre près des tilleuls

Auteure d’une poignée de textes de 1953 au début des années 1980, Esther Montandon, croyait-on, n’avait jamais rien écrit sur un drame pourtant fondamental : la perte de sa fille, morte par accident à trois ans. En 2013, pourtant, est retrouvé dans ses archives une sorte de journal fragmentaire qui évoque la période qui a entouré cette tragédie. Vivre près des tilleuls est une tentative de reconstitution, à partir de ces fragments, d’un texte posthume.

Si le nom d’Esther Montandon ne vous dit rien, ne complexez pas : ce n’est pas une lacune dans votre culture générale. Esther Montandon, tout simplement, n’existe pas. Elle est la figure commune que se sont choisis les dix-huit jeunes auteurs qui composent l’AJAR, le paravent derrière lequel ils se sont cachés le temps d’écrire un texte tous ensemble. Cette figure incarnée à plusieurs, ils auraient pu l’utiliser pour un coup monté, un canular éditorial, et réellement faire, de cette femme qui n’a jamais existé, « l’auteure d’un livre qu’elle n’a pas écrit ». Mais ils ont préféré avancer à visage découvert, ce dont ils s’expliquent, entre autres choses, dans la postface de Vivre près des tilleuls.

vivre pres des tilleuls-ajar-couvIl est difficile de juger Vivre près des tilleuls pour sa seule valeur littéraire, pour le texte lui-même. Pour peu que l’on connaisse d’avance le processus qui a présidé à son écriture, on le lit forcément avec une idée derrière la tête : celle de découvrir les coutures, les décrochages, car dix-huit écrivains, aussi complices soient-ils, ne sauraient se couler totalement et uniformément dans une seule voix. Et pourtant, on sera bien en peine de déceler quoi que ce soit qui pourrait rompre l’harmonie qui règne entre ces courts chapitres qui évoquent un mari pas si bien choisi, le bonheur que constitue l’arrivée de Louise ou encore la remise en question de l’acte même d’écrire que provoque sa disparition.

En tant que tel, Vivre près des tilleuls est pourtant un joli texte, concis et ondoyant, à la langue sobre mais poétique. C’est un journal de deuil touchant, convainquant. Mais si on est impressionné, c’est surtout parce que l’on imagine le travail qui a dû être nécessaire pour que chacun s’imprègne du personnage d’Esther, suffisamment pour lui donner vie. Même si le texte tient par lui-même, le véritable coup d’éclat est la création de ce personnage, de cette auteure imaginaire qui s’exprime ici. On en vient à rêver que, pour continuer le projet, les membres de l’AJAR écrivent bientôt Piano dans le noir ou Trois grands singes, deux des textes attribués à Esther, car l’entreprise en elle-même est fascinante – plus encore que ce premier résultat qui, s’il constitue déjà un joli texte, est légèrement éclipsé par le dispositif qui lui a donné naissance.

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6 Comments

  1. L’aspect décousu de l’ensemble était ma principale crainte et comme toi, les personnes auprès desquelles je m’en étais inquiété, m’avaient rassuré à ce sujet. 18 personnalités pour une seule voix, ça relève du tour de force.

    • C’est un des premiers livres de la rentrée que j’ai achetés et lus tant j’étais curieux. Et c’est effectivement très bien joué… La postface détaille un peu plus le processus de création, très intéressant. 18 jeunes auteurs capables de réaliser un projet pareil, ça donne envie de surveiller de plus près la littérature suisse !

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