Les Etats et Empires du Lotissement Grand Siècle de Fanny Taillandier

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Little boxes on the hillside
Little boxes made of ticky tacky
Little boxes on the hillside
Little boxes all the same.
There’s a pink one and a green one
And a blue one and a yellow one
And they’re all made out of ticky tacky,
And they all look just the same.

S’il fallait choisir une chanson pour accompagner la lecture des Etats et Empires du Lotissement Grand Siècle de Fanny Taillandier, ce serait immanquablement le Little Boxes de Malvina Reynolds – que vous connaissez forcément, surtout s’il vous est arrivé de regarder la série Weeds il y a une dizaine d’années. Si c’est le cas, vous voyez forcément de quoi parle la chanson : ces lotissements où toutes les maisons sont construites sur le même modèle, et dont les habitants, qu’on imagine assez conformistes, finissent eux aussi par tous se ressembler.

taillandier-les-etats-et-empires-du-lotissement-grand-siecle-couvtaillandier-les-etats-et-empires-du-lotissement-grand-siecle-couvC’est un de ces ensembles architecturaux qui sert de terrain de jeu à Fanny Taillandier. Le « Lotissement Grand Siècle » du titre, qu’elle situe près de Versailles, plans à l’appui, en est même une sorte d’archétype, avec ses pavillons modèles et ses allées ondulantes. C’est lui le personnage principal de ce curieux texte entre roman et essai.

Le projet de Fanny Taillandier tient plutôt de la sociologie que du roman, puisqu’il s’agit d’analyser le lotissement pavillonnaire comme utopie collective, comme point de cristallisation des aspirations de la société de l’après-guerre. Mais les Etats et Empires du Lotissement Grand Siècle fait d’entrée un pas de côté pour entrer dans la fiction : cette analyse sociologique est opérée par un locuteur qui se situe dans le futur, dans une France d’après le « Grand Fracas », un évènement à la suite duquel l’humanité a abandonné la sédentarité pour redevenir nomade.

Le propos n’est certes pas d’inventer un roman d’anticipation, et nous ne saurons que peu de choses de ce « Grand Fracas ». Mais ce procédé, ce regard d’archéologue du futur, permet un déplacement du point de vue qui fait émerger l’étonnant dans ce qui nous paraît banal – l’effet est bien connu depuis Montesquieu. Que cherchaient les familles qui s’étaient fixées ici ? Quel sens les hommes donnaient-ils au fait de posséder quelque chose aux XXe et XXIe siècles ? Et pourquoi vouloir posséder la même chose, strictement, que le voisin ?

Si Fanny Taillandier répond à ces questions en universitaire, citant Baudrillard ou Debord, son choix d’instaurer dès le début du texte une narration décalée l’autorise par la suite à prendre de nombreuses voies de traverse, a priori incongrues pour un essai publié aux Presses Universitaires de France, mais qui se trouvent justifiées par cette transgression initiale.

Car les surprises sont nombreuses dans les Etats et Empires du Lotissement Grand Siècle, qui se construit en partie par l’accumulation de fragments et de documents supposément retrouvés par les archéologues du futur, du discours du fondateur du lotissement – semblable à celui d’un colon du XVIe siècle – à la réécriture contemporaine de l’affaire des poisons telle que put l’évoquer Madame de Sévigné, en passant par le compte-rendu d’une vidéo dans laquelle un ado du lotissement se prépare à commettre un massacre à l’arme automatique. Tout cet attirail de fiction, qui brinquebale et tinte comme un gros trousseau de clés, loin d’être un simple accessoire ou un enjolivement de l’essai, structure les Etats et Empires du Lotissement Grand Siècle et lui donne sa cohérence, en même temps que chaque nouvelle pièce portée au dossier permet à Fanny Taillandier d’approfondir son sujet.

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Au cas où vous l’auriez oublié, le générique de Weeds avec la version originale de la chanson de Malvina Reynolds :

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4 Comments

    • Il y en a eu des tas de versions !
      D’ailleurs, dans la série Weeds (qui était très chouette), le générique de la saison 1 était la version originale… Puis, dans les saisons 2 et 3, chaque épisode commençait par une reprise différente du morceau (réalisées pour l’occasion pour beaucoup). Ca en fait déjà une trentaine de versions…

  1. C’est très intéressant! Je ne connaissais pas ce style d’essai. Le sujet m’intrigue. Étudier la tombée de ces logements, ces anciennes  »maisons de rêve ».

    • Oui, c’est intéressant dans la mesure où ce modèle d’habitation a été en même temps un rêve pour certains et un repoussoir pour d’autres (cf la chanson Little Boxes)… Et la forme, inclassable, mérite le détour !

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