La mort difficile de René Crevel

au-rendez-vous-des-amis-ernst-crevel-la mort difficile

La scène est dans une maison bourgeoise. Au salon, deux rombières échangent potins et confidences. Il y a de quoi faire : entre un mari devenu fou, qui écrit chaque jour la même lettre à la Pompadour, et un autre qui s’est suicidé – c’est de famille, dit-on -, Mme Blok et Mme Dumont-Dufour peuvent bien se plaindre un peu. Et nous, nous moquer de ces deux caricatures dans un salon défraîchi, tiraillées entre convenances et pulsions érotiques ou morbides, que René Crevel nous offre en entrée de la Mort difficile. La satire est facile, certes, mais suffisamment grinçante pour fonctionner. D’autant plus qu’elle n’est qu’un détour, un rideau de fumée derrière lequel se dissimule le véritable sujet de la Mort difficile : Pierre, fils Dumont-Dufour.

Pendant que sa mère et son amie bavassent, Pierre se réveille d’une nuit forcément agitée. Dans les années 20, on n’est plus dandy mais on n’est pas encore zazou. A la rigueur, on est dada, ou surréaliste. Mais Pierre Dumont-Dufour a beau incarner de manière exemplaire les aspirations de cette jeunesse en quête d’absolu, il ne se pose guère ce genre de questions. Il est tout cela à la fois, et même bien plus, lui qui partage ses nuits entre Arthur Bruggle, son renversant amant américain, et Diane, sa vertueuse meilleure amie et accessoirement fille de Mme Blok. A le voir ainsi, courir de l’un à l’autre, on croirait avoir affaire à un jeune homme plein d’allant. C’est sans compter sur un mal-être profond et le poids d’une étouffante éducation bourgeoise.

la-mort-difficile-crevel-couvPassée l’introduction, nous ne croiserons que très rarement Mme Blok et Mme Dumont-Dufour. La Mort difficile est le roman de Pierre, attachant jeune homme drôle et sensuel, et de son dilemme entre un renversement total de l’ordre établi – la vie avec Arthur – et une vie bien rangée – Diane est follement amoureuse de lui, il le sait malgré sa discrétion, et ne demande qu’à fonder un foyer honorable avec lui. Au-dessus de cette douloureuse valse qui ne peut mener qu’au drame planent les spectres des mères tirées à quatre épingles et des pères fous ou suicidaires dont les erreurs ne demandent qu’à être reproduites.

On pourrait s’étonner que La Mort difficile ait été signée par celui qu’on appela le « Prince du surréalisme ». Aujourd’hui largement (et sans doute injustement) oublié, René Crevel est en effet une figure-phare du mouvement. Lorsqu’il écrit ce roman, il vient d’en être exclu – habituel caprice de Breton – et se trouve plus proche du dadaïste Tzara. De prime abord, il semble que rien, ou presque, de ces expériences ne transparaisse dans la Mort difficile. Fortement psychologique, voire bourgeois malgré sa dimension satirique et la noirceur du propos qui mène au suicide du personnage principal, le roman est loin des récits plus accidentés que sont par exemple Nadja et l’Amour fou. Pourtant, les images puissantes qui émaillent le texte (la maison des Dumont-Dufour est « un corps aux yeux crevés », les poings dans les poches des « fleurs qui se fanent ») nous ramènent à ce que le surréalisme a pu faire de plus percutant, voire à une des origines du mouvement : la poésie de Lautréamont. Le style vénéneux de Crevel empoigne, triture même quand il semble entrer dans l’abstraction propre aux écrits surréalistes. Ainsi éclate-t-il dans la scène de la mort de Pierre :

« Il se rappelle… un jour déjà, dans la solitude, dans le vide, en face d’un garçon au corps creux, ne demeurèrent que deux yeux. Œil de Diane précis et triste d’une conscience qui le limite, œil de Bruggle, le plus bel œil humain, que Pierre ait jamais vu, œil humain, œil animal aussi et que l’amour même ne saurait apprivoiser. Pierre demande pardon aux yeux, à Diane, d’avoir préféré l’animal à la femme. L’animal, mais Bruggle petit sauvage, même dans sa cruauté, demeure grand d’innocence. Arthur. Un courant d’air. Rien ne l’arrête. Lui a raison et non Pierre déjà confondu avec le bois du banc. Gorge sans chaleur, corps minéral et ce cerveau piètre fleur de sang qui meurt dans la boîte d’un crâne. De tout l’univers, deux points seuls demeurent sensibles. Œil de Bruggle, œil de Diane déjà mangés par la nuit, ils s’approchent l’un de l’autre et c’est la splendeur de l’incendie populaire. »

Porté par cette prose poétique hors du commun, la Mort difficile est à redécouvrir de toute urgence, et peut aisément être considéré comme un chef d’oeuvre du roman surréaliste, au même titre que certains titres d’Aragon ou de Breton.

platypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus fullplatypus half

challenge - don quichotte

En en-tête : Au rendez-vous des amis, un tableau de max Ernst représentant le groupe des surréalistes en 1922. Crevel se trouve tout à gauche, presque de dos.

Sur le même thème :

6 Comments

  1. Il y a peu, un petit éditeur, La Nerthe, a publié la correspondance inédite de Crevel. L’occasion de découvrir un auteur en effet rare et méconnu aujourd’hui.

    • Merci pour l’info ! J’ai vu que le Seuil avait aussi sorti des inédits, dont certaines lettres, il y a quelques années. J’imagine qu’il y a encore bien des trésors qui attendent un éditeur…

  2. Ah, mais ça fait fort envie, dis-moi.. Et même si je ne suis généralement pas friand d’élans poétiques, je ne vais pas rater l’occasion de découvrir cet auteur (apparemment injustement) oublié.

    • Ca n’est pas forcément mon truc non plus, et je n’aime guère les romans de ses petits copains surréalistes en général… Mais là j’ai trouvé quelque chose de vraiment très original et évocateur. Tu m’en diras des nouvelles 🙂

  3. J’ai découvert Crevel avec Mon corps et moi : c’était un choc. J’avais dû recopier un tiers du livre dans un cahier… Bonne pensée.

    • J’ai également celui-là dans ma liseuse, (il y a pas mal d’ebooks bien édités de Crevel, chez Bibebook je crois), il faudra que je m’y consacre ! Merci pour le conseil 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *