Article 353 du code pénal de Tanguy Viel

Rien ne destinait Martial Kermeur, ancien ouvrier spécialisé dans les chantiers navals, à se retrouver dans le bureau d’un juge, suspecté d’avoir commis un meurtre. Sa vie n’est certes pas un long fleuve tranquille et le plan social dont il a été victime, malgré la confortable indemnité reçue, donne un goût d’échec à tout ce qu’il entreprend. Mais il semble avoir trouvé son équilibre, grâce au maire de sa commune qui lui a proposé de s’occuper du château vieillissant qui trône sur les hauteurs de la ville en attendant qu’un riche acheteur vienne le retaper.

Les vieilles pierres défraîchies n’attirant guère les vocations, Martial passe là quelques années. Jusqu’au jour où entre dans sa vie Antoine Lazenec, entrepreneur immobilier qui a de grands projets pour la ville. Complexe hôtelier, station balnéaire… Martial, convaincu par la tchatche du promoteur, y investit toutes ses économies, convaincu de réaliser un bel investissement. Mais lorsque Lanzenec se révèle être un imposteur, sa vie bascule définitivement, jusqu’au meurtre.

couverture_article 353 du code penal - tanguy vielArticle 353 du code pénal est de ces livres dont il est compliqué de parler. Non qu’il provoque un sentiment mitigé : le roman de Tanguy Viel est totalement convaincant, de bout en bout. Mais précisément, la perfection et la subtilité de l’ensemble le rendent difficiles à aborder. Que dire du propos ? On apprend sans doute deux ou trois choses essentielles sur l’humain : entre les salauds et les martyres, cette histoire regorge de types brillamment disséqués. On peut aussi y voir- c’est ce qui semble retenu par beaucoup de journalistes – un discours sur la chute des idéaux d’un certains socialisme proche des prolétaires. Que dire de la structure ? Le fil chronologique repris par l’accusé Kermeur dans une confession faire d’un seul souffle dans le bureau du juge, où les différentes étapes de l’escroquerie épousent la progression du sentiment de colère et de honte chez Martial, sentent le travail d’orfèvre – sans même parler de morceaux de bravoure tels que la scène de la grande roue.  Que dire du style ? Le discours oral de ce gars plutôt simple qu’est Kermeur est régulièrement le siège de véritables batailles lyriques, le lieu d’insondables tempêtes qui lui donnent tout son sel.

C’est déjà beaucoup dire ; mais cette virtuosité de la forme n’est pas ce qui saute aux yeux dans Article 353 du code pénal, qui a l’insolence, comme tous les textes de Viel, de garder l’apparence de la simplicité. Car ce monde clos sur lui-même, comme une scène de théâtre au quatrième mur solidement affirmé, est si poli, si équilibré qu’il présente une surface absolument lisse, sans fêlure. C’est un roman de pure mécanique, comme certains livres d’Echenoz, et le plaisir se situe justement dans cette perfection du récit. Y plaquer des discours ou tenter un début de dissection revient à faire sauter au burin ce joli vernis : mieux vaut laisser cela aux universitaires, et se contenter, pour l’instant, de jouir du savoir-faire de Tanguy Viel. 

Du même auteur : La Disparition de Jim SullivanInsoupçonnableParis-Brest.

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21 Comments

  1. J’adore Tanguy Viel que j’ai découvert avec l’obsessionnel Cinéma : quelle écriture ! J’avais oublié qu’il sortait un roman ce mois-ci : quelle bonne nouvelle pour mon compte en banque ! Plein de romans me tentent en ce moment, mais pas trop d’argent pour… Ta chronique est à la fois alléchante et intrigante, ce qui n’arrange pas mes affaires financières !!! En tout cas merci pour cet avis comme toujours percutant et prometteur. Je suis faible alors je vais me laisser tenter 🙂

    • La rentrée de janvier est terrible ! J’y croise bien plus de tentations qu’en septembre, et avec un porte-monnaie encore plus vide…
      Mais je partage ton goût pour Tanguy Viel ! Je n’ai pas lu Cinéma (pas encore), mais tout ce que j’ai lu de lui (Paris-brest, Jim Sullivan, l’Absolue perfection du crime) m’a emballé !

      • Avant de lire Cinéma, je te conseille quand même de voir, si ce n’est déjà fait, Sleuth de Joseph Mankiewicz, le film dont il est question dans le roman car Tanguy Viel le dissèque en profondeur, ce qui peut un peu « gâcher » un premier visionnage du film, qui est un gros chef d’œuvre du cinéma ! Personnellement, j’ai préféré voir le film avant de lire le livre et je pense que c’est le bon ordre pour apprécier ces deux œuvres comme il se doit.

        • Ah, merci pour le conseil !
          Bon, je ne suis pas très amateur de cinéma en réalité, ce qui risque d’être un problème, mais je ferai ça dans le « bon » ordre si je décide de le lire 😉 Car effectivement c’est un film que je ne connais pas…

          • En réalité, mon conseil tient surtout si tu t’intéresses un tant soit peu au cinéma : personnellement, j’aurais détesté être spoilée sur Sleuth, ce que Tanguy Viel fait dans Cinéma dans la mesure où son texte en est l’ekphrasis. Mais tu peux parfaitement te passer de voir le film si ça ne te tente pas : c’est un peu comme apprécier la poème « À Albert Dürer » de Victor Hugo sans jamais avoir rien vu de Dürer : ça n’enlève rien à l’intérêt du texte 🙂

          • Ah, je sauterai la case ciné sans scrupule alors 😀 Ca me rend curieux cela dit, comme dispositif (et du coup j’ai moi aussi relu ton article sur l’ekphrasis 😉 ). Moi qui m’ennuie au cinéma, je me demande si le passage par la littérature me permettra d’apprécier… A suivre !

  2. Aaaaaaaah je l’attendais , depuis une lecture de quelques extraits par l’auteur lui -même (en super avant première); je veux donc le lire (c’est le Kermeur de paris Brest, je pense.

    • En effet, même si aucun lien n’est évoqué directement dans le roman, on retrouve cette famille Kermeur… Ca donne envie de relire Paris-Brest 😉

  3. J’avais lu Paris Brest. Et celui-ci est annoncé comme LE roman de cette rentrée de janvier. Une bonne excuse pour relire cet auteur.

    • C’est clair que la presse est enthousiaste ! Il y a de quoi, bien sûr, mais ça fait toujours drôle de les voir se concentrer à ce point sur un seul titre…

  4. Bon je vais relire Paris-Brest d’abord, pour différer l’achat, mais je suis aussi très tentée par celui-ci. Sinon s’il y a bien un cousinage avec Echenoz, il me semble qu’Echenoz a plus d’humour, non ? Tiens, je vais relire Echenoz aussi ! 😉

  5. Salut salut ! ça y est je viens de le finir, en version audio qui enrichit parfaitement ce roman déjà bien riche et dense. J’ai vraiment adoré, plus celui-ci que d’autres que j’ai pu lire de cet auteur. Je mets ton billet complet en lien !

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