Robinson de Laurent Demoulin

Robinson a dix ans. Il joue, court, crie, comme n’importe quel enfant. Mais Robinson ne parle pas. Pas le moindre mot depuis sa naissance : Robinson est autiste. Robinson n’accepte aucun « non », n’est pas propre, voire joue avec ses excréments dès qu’il en a l’occasion, jette ses jouets par la fenêtre, s’y jetterait aussi si celle-ci n’était pas, comme absolument tout ce qui peut présenter un danger dans une maison, aussi sécurisée qu’un coffre de la Banque de France.

Être le père de Robinson, c’est nécessairement du sport. Non seulement il n’est pas toujours facile de comprendre le bonhomme, mais surtout il faut faire avec un enfant de dix ans qui se comporte le plus souvent comme s’il en avait deux ou trois.

robinson - demoulin - couvPour Laurent Demoulin, qui raconte ici par fragments ce que c’est que de vivre avec ce fils pas comme les autres, Robinson est ainsi à la fois un carnet de bord de l’harassant quotidien et une sorte de bouée de sauvetage. L’écriture lui permet de dépasser la contrariété, que ce soit en consignant les moments les plus solaires de la relation entretenue avec son fils ou, au contraire, en transformant les tracas en épopées du quotidien – jamais emmener un enfant à la piscine ou récupérer un colis dans un point relais n’a paru aussi admirable.

L’écriture, ainsi, se fait salutaire. L’entreprise de Laurent Demoulin lui permet de faire entrer Robinson, qui ne possède aucun mot, dans son monde à lui, celui des lettres et du langage. Ce transfert a quelque chose de rassurant : quand, à l’occasion d’un sévère épisode de révolte scatologique de Robinson, Demoulin se lance dans une digression sur l’étymologie du mot caca, cela fait entrer une expérience foncièrement désagréable et du domaine de l’imprévisible dans un domaine plus familier.

C’est le langage qui se trouve finalement propulsé au premier plan, au centre de la réflexion de Laurent Demoulin. Comment cet universitaire amené à donner des conférences sur Barthes où il cite Guibert ou Sollers, habitué à manier les mots, peut-il comprendre le mode de communication infra-langagier de son petit garçon ? La question, angoissante, est posée en ces termes au cours d’une discussion de famille :

« Si, comme tu le crois, me lance Louise (l’aînée de mes belles filles), l’être humain se définit par le langage, Robinson, à tes yeux, n’en est pas un, puisqu’il ne parle pas. »

Terrible accusation – qui n’en est pas une dans cette conversation somme toute très bienveillante. Demoulin se débat ainsi tout du long entre deux vies, entre deux mondes – celui du langage et celui du silence – qui ne peuvent se rejoindre qu’à grand peine. Ce fossé est illustré avec brio dans une scène mémorable qui voit Demoulin emmener Robinson à un dîner où sont réunis un certain nombre de collègues universitaires. Robinson y renverse tous les petits fours, fait valdinguer les verres de vin, mais séduit d’une certaine manière ces fins analystes, parmi lesquels se trouve une spécialiste de la scatologie – du caca, comme le dit incongrûment Demoulin au milieu du dîner, comme s’il avait un instant oublié les conventions langagières qui président à ce genre de réunions – dans l’oeuvre et la correspondance de Joyce.

Ainsi un pont est-il jeté entre deux mondes, par ce splendide hasard : l’omniprésence du « caca » dans le texte (que Demoulin envisage un moment d’intituler l’Amour et la Merde) s’en voit comme élevée . L’anecdote est amusante, mais on ne saurait y voir plus qu’une coïncidence – qui arrache un sourire attendri. Car Demoulin reste conscient du paradoxe que renferme toute sa démarche : ce qu’il écrit est supposé renforcer son lien avec son fils, mais celui-ci, sans doute, ne sera jamais en mesure de lire ce que son père écrit de lui. L’entreprise est, d’avance, vouée à un échec au moins partiel. L’aveu de cette incapacité n’en est que plus touchant, et participe de la grande force du murmure d’amour qu’est Robinson.

J’emprunte mon en-tête à l’intéressant projet Draw Autism, qui propose à des personnes autistes de tous âges de réaliser un dessin représentant leur vision particulière du monde. Cette carte d’une ville imaginaire a été réalisée par Felix, 11 ans.

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