Les Villes de la plaine de Diane Meur

Les villes de la plaine - Ancient city of Palmyra

Avez-vous jamais rêvé de déambuler dans les rues de Sir et de sa voisine et rivale Hénab, ces deux cités antiques réputées pour la beauté de leurs ruines et pour la mystérieuse rapidité avec laquelle elles s’effondrèrent, au sommet de leur gloire ? Vous êtes-vous déjà imaginé, surplombant les ruines ville depuis les terrasses du palais des juges, construit quelques siècles avant notre ère ?

Jamais, vraiment ? Vous n’avez même jamais entendu parler de ces deux villes millénaires ? Que je vous rassure :  vous n’avez raté aucun cours d’histoire, la ville de Sir et sa voisine Hénab n’ont jamais existé ailleurs que dans l’imagination de Diane Meur. Melting-pot de cités antiques du bassin méditerranéen et de la Mésopotamie et de la vallée du Nil – on pense successivement, et toutes périodes confondues puisqu’aucune datation précise n’est permise, à Ur, Palmyre ou Thèbes -, Sir et Hénab servent de décor à son quatrième roman, les Villes de la plaine. On y suivra Ordjéneb, un berger contraint de quitter sa montagne natale pour une question d’honneur, qui découvre la ville de Sir, où il va trouver un emploi au service d’un scribe, en même temps que nous.

les villes de la plaine - diane meur - couvLa première réussite majeure des Villes de la plaine tient à ce personnage, ingénu mais loin d’être bête, qui sert de point de focale. Son ignorance de certaines habitudes locales, sa stupéfaction face à la vie bouillonnante de Sir permettent à Diane Meur de révéler pan par pan la complexe structure sociale qu’elle a imaginé, et qui permet à Sir d’être tout autre chose qu’un décor de carton-pâte moyen-oriental. Sir a ses lois, son organisation propre – articulée autour de sortes de guildes d’artisans -, son esthétique aussi. Diane Meur parvient sans peine à donner vie à cette cité imaginaire, recourant si nécessaire aux outils de l’épopée antique, en se fendant de fougueuses adresses lyriques à la ville elle-même – ô Sir ! -, ou bien déplaçant, avec la malice et le sens du décalage narratif qu’on lui connaît, le curseur temporel pour partager le temps d’un chapitre le quotidien d’archéologues fouillant le site sur lequel se trouvent ses ruines.

Dans ce décor admirablement planté, Diane Meur met en scène une intrigue fortement politique. Le scribe qui embauche Ordjéneb se voit chargé d’une des tâches les plus importantes qui soient : recopier les lois que légua à la ville, des siècles auparavant, son mythique fondateur Anouher. Les rouleaux de la loi, habituellement conservés à l’abri des regards, doivent ensuite être promenées dans la foule en liesse lors d’une procession rituelle qui réaffirme leur validité. Au cours de son travail de copie et de ses discussions avec son larbin Ordjéneb, décidément moins bête qu’il n’en a l’air, le scribe Asral en vient à s’interroger sur l’interprétation des lois, et sur le pouvoir qu’en tirent, peut-être abusivement, les juges qui en font usage. Ceux-ci, pour asseoir leur autorité sur la ville, auraient-ils déformé le message d’Anouher ?

Pour résumer à grands traits, entre deux conversation érudites, les Villes de la plaine prend des airs de roman d’aventures et de thriller politique. Nous aurons droit à une cavale vers Hénab, cette ville voisine qui se trouve sous le joug d’un tyran et se construit par opposition au gouvernement supposément éclairé de Sir, à un simulacre de procès orchestré par les plus puissants Siriotes et même à un début de révolution populaire. Diane Meur tient en haleine tout en réservant toujours de larges espaces dédiés à la méditation autour des notions-mêmes de pouvoir et de justice, mais aussi celle de sacré puisque dans la société siriote Anouher est à la fois un personnage historique et une figure divinisée. D’une certaine manière, en élaborant ce discours sur l’usage éclairé de la loi divine et sur ses possibles dérives , elle réussit tout ce que Boualem Sansal ratait dans la caricature qu’était 2084. D’une grande intelligence en plus d’être puissamment dépaysant, les Villes de la plaine ne saurait se réduire, comme 2084, à un simple texte de circonstance. S’il est certes brûlant d’actualité, les pistes de réflexion qu’il engage sont suffisamment fertiles pour le rendre intemporel.

De la même auteure : La Carte des Mendelssohn

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2 Comments

    • Je l’aime beaucoup, même si je n’ai lu que deux textes d’elle (celui-ci, que je relisais puisque je l’avais déjà lu à sa sortie en 2011, et la Carte des Mendelssohn). Elle a un talent certain pour mettre en place des mécanismes narratifs décalés, tout en restant très romanesque…

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