Terres lorraines & Jean Des Brebis d’Emile Moselly (double Prix Goncourt 1907)

terres lorraines - illustration - moisson début XXe siècle

Il n’aura fallu que cinq ans, cinq prix pour que nos dix jurés du Goncourt deviennent des experts de l’embrouille. C’est qu’il est contraignant, ce fichu testament d’Edmond ! Que l’on doive couronner un « ouvrage d’imagination en prose », passe encore ; que l’on privilégie la jeunesse, soit ; mais devoir, systématiquement, nommer un ouvrage paru dans l’année ? Voilà qui est pénible.

Car voilà qu’en 1907, les jurés du Goncourt tombent sur un recueil de nouvelles publié pour une première fois en 1904… Mais réédité par Plon en 1907. Ce recueil, Jean des Brebis ou le livre de la misère d’Emile Moselly, ne fait certes pas l’unanimité – il faut plus de tours de scrutin que d’habitude, et Moselly ne finit par l’emporter que par six voix sur dix. Mais c’est bien Jean des Brebis qui est annoncé comme lauréat du Goncourt dans le Gil Blas du 6 décembre 1907.

Par la suite, la mémoire collective semble se brouille. Certains citent encore Jean des Brebis à la mort de Moselly, parfois seul (ici dans l’Intransigeant), parfois en duo avec Terres lorraines – roman publié, lui, en 1907 – (dans le Journal). Dès 1913, cependant, le Gil Blas ne cite plus que Terres lorraines, et c’est finalement, peu à peu, ce roman que l’on retient comme lauréat du Goncourt 1907. Je n’ai pas trouvé trace d’erratum ou de correctif quelconque, mais aujourd’hui l’Académie Goncourt, sur son site, ne mentionne plus que de ce dernier, qui avait l’avantage de respecter toutes les règles du testament d’Edmond. Innocente réécriture qui ne fait pas grand mal, mais qui reste curieuse…

terres lorraines moselly couvQuoi qu’il en soit, et histoire d’être sûr de ne rien rater, voilà que l’Académie Goncourt me force à lire pour reprendre mon « challenge Goncourt » non pas un mais deux livres pour une seule année. Il n’y a de toute façon pas grande différence entre les deux ouvrages : Emile Moselly, auteur d’une quinzaine de publications de 1902 à sa mort, a presque toujours creusé le même sillon. Celui d’une littérature régionaliste, bien ancrée dans la Lorraine où il  a passé toute son enfance.

Ainsi Terres lorraines est-il le récit au long cours de la vie dans un village où cohabitent deux catégories essentielles – deux classes, pourrait-on dire – : les paysans et les pêcheurs. L’intrigue se concentre sur l’histoire d’amour déçue entre Marthe, jeune fille naïve et mal dégrossie, fille de paysans, et Pierre, un jeune et beau pêcheur, coureur de jupons infatigable, qui hésite tant et plus à passer devant l’autel. Jean de Brebis nous amène sur un terrain similaire, auprès de petites gens, traîne-misère et autres « bat-la-dèche », avec cependant une prédilection, cette fois, pour les militaires.

Qu’est-ce qui a bien pu plaire autant aux jurés Goncourt chez Moselly ? Après deux romans légèrement plus originaux dans leur forme, l’Académie de Huysmans semble revenir à ses premiers amours : un naturalisme déjà passablement vieilli, à peu près ringardisé dans le contexte des années 1900 ou l’on verrait plutôt triompher la littérature dite « fin de siècle ». Voir cette fine équipe supposée couronner l’originalité et la jeunesse courir après de si vieilles lunes est plutôt étonnant ; et c’est en même temps, semble-t-il, tout le drame du Goncourt de sa création à aujourd’hui…

A cela, il faut ajouter que l’intrigue amoureuse de Terres lorraines est des plus convenues, et se révèle assez ennuyeuse malgré le charme pittoresque des personnages. On est bien là dans de la littérature régionaliste, avec les connotations négatives que cela implique en général : mièvrerie, célébration vieillotte du terroir. Moselly surprend cependant quelque peu en choisissant une fin radicalement pathétique qui lui permet – un peu tard il est vrai – de révéler un vrai talent pour le drame.

Terres lorraines et Jean des brebis ont certes d’autres qualités. Le style, pour être classique, n’en est pas moins plein de charme ; et on y trouve de temps en temps des anecdotes réjouissantes, plus cependant pour leur intérêt folklorique que pour leur valeur littéraire. Les livres de Moselly font parfois penser à certains textes de George Sand, qui aimait elle aussi, parfois, s’attarder sur certains traits du folklore rural. Dans la nouvelle qui donne son titre à Jean des Brebis, on pense même à Flaubert et à la célèbre scène des comices agricoles de Madame Bovary. La nouvelle toute entière se déroule lors d’une fête similaire, au cours de laquelle le héros de Moselly, un berger benêt mais apprécié de tous, se ridiculise auprès du député venu spécialement de Paris pour cette occasion. Ce petit récit, plutôt représentatif de la tendresse toute paternelle qu’a Moselly pour ses personnages de gens simples, est sans doute ce que ce double Goncourt a de plus mémorable.

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4 Comments

    • Oh, ce n’est pas vraiment un challenge puisque je suis seul à le faire… Mais j’ai prévu de lire tous les Goncourt dans l’ordre chronologique 😉 J’ai un peu de retard sur mes chroniques, je suis arrivé à celui de 1910… Je ne me fixe pas d’objectif par an cela dit, donc je ne sais pas quand j’en aurai terminé !

  1. C’est un joli défi que tu te lances à toi-même, ça m’arrive régulièrement d’avoir envie de faire ce genre de choses (lire dans l’ordre tous les romans d’un prix), mais je ne suis pas (encore) passée à l’acte 🙂 De toute façon, ce serait plutôt le Booker Prize ou le Medicis étranger que je choisirais, si je me lance…

    • Je crois que le Goncourt n’est pas le meilleur choix, qualitativement 😀 Mais ça m’intéresse surtout de découvrir l’histoire du prix, les fluctuations des goûts…

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