Le Motel du voyeur de Gay Talese

judas - peeping hole - motel du voyeur illustration

En 1980, Gay Talese, déjà largement renommé pour son rôle dans l’émergence du nouveau journalisme et ses articles très littéraires dans les colonnes du New York Times ou d’Esquire, reçoit une lettre anonyme. L’expéditeur prétend être propriétaire d’un motel dans lequel une dizaine de chambres sont équipées de grilles d’aération factices qui permettent de voir sans être vu, et grâce auxquelles il observe depuis plus de dix ans les clients qui se succèdent, et leurs pratiques sexuelles.

Plus de trente ans plus tard, Gay Talese peut enfin publier le Motel du voyeur, un long récit sur cet homme qui, avec la complicité de sa femme, a épié au fil des années des centaines de couples. Talese, qui refuse toujours dans ses reportages de modifier ou de dissimuler les noms des protagonistes, a eu besoin de tout ce temps pour que Gerald Foos, le voyeur en question, accepte de sortir de son anonymat. Le motel, vendu et détruit depuis longtemps, livre ainsi ses secrets, au travers du journal obsessionnel tenu par Foos, dont Gay Talese livre de larges extraits qu’il commente à sa manière, à la fois fasciné par son contenu et sidéré par la personnalité de Gerald Foos.

motel du voyeur - gay talese -couvOn se dit qu’on va forcément se lasser de cette succession de chroniques du banal quotidien sexuel de l’Amérique moyenne. Les premiers récits ne brillent certes pas par leur intérêt : on aurait du mal à être émoustillé tant la sensation d’entrer par effraction dans les chambres restent prégnante, et tant les actes décrits sont de toute façon, pour la plupart, mornes au point d’inspirer à Gerlad Foos des réflexions telles que « ces sujets ne seront jamais heureux et leur divorce est inéluctable, à propos d’un couple particulièrement maladroit.

Cependant, Gay Talese parvient à doser avec justesse le nombre de récits crus piochés directement dans le journal de Gerald Foos, et donne vite au Motel du voyeur des ambitions plus conséquentes. Gerald Foos lui-même l’avait pressenti, même si c’était aussi une façon de se vanter : son « oeuvre » est presque celle d’un sociologue. Et de fait, il réalise l’enquête la plus sidérante et la plus authentique possible sur la sexualité des Américains – puisque, bien qu’il puisse y avoir des biais de représentativité, son échantillon est absolument sincère, ce qui ne saurait être le cas dans une étude sociologique menée face à face… Le plus intéressant ici est donc de constater l’évolution des mœurs à la période-charnière qu’est le début des années 70. La libération des années 70 est manifeste, aussi bien dans la diversification des pratiques sexuelles que dans la prise de confiance, timide mais réelle, des couples mixtes ou homosexuels qui s’affichent avec moins de difficultés.

En dehors de ces données sociologiques, on regrettera peut-être que le travail de Gay Talese manque légèrement d’épaisseur. On se serait, entre autres, passés de la biographie complète de Gerald Foos, même si les origines de son goût pour le voyeurisme sont croustillantes. Et si Talese s’entête à vouloir démultiplier la figure du voyeur – le lecteur épie le journaliste qui observe Gerald Foos qui mate ses clients -, cette tentative de mise en abyme, toute sympathique et amusante qu’elle soit, paraît finalement assez gratuite et échoue à produire un véritable discours sur la littérature ou le journalisme. On se contentera cependant de la drôle de sensation que procure le Motel du voyeur, miroir grimaçant dans lequel nous apparaissons nous aussi en voyeur fasciné par les coucheries des autres.

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2 Comments

  1. Hasard du calendrier, je viens tout juste de le terminer… et j’ai bien failli l’abandonner au début de ma lecture tant la succession des comptes-rendus de Foos sur les coucheries de ses clients ne correspondait pas à l’idée que je m’étais fait du livre. J’avais imaginé que Talese s’intéresserait plus à la personnalité même du voyeur qu’à son « œuvre ». Heureusement, il change un peu de braquet en cours de route.
    Pour ce qui est de l’aspect « sociologique » de l’histoire, je trouve l’ensemble bien léger en dehors des grandes « tendances » qui se dessinent et donnent un bref aperçu de l’évolution des mœurs américaines des années 60/70. Si Foos ne possédait pas les outils et les connaissances nécessaires, Talese aurait pu faire le travail à sa place. Le document aurait certainement eu plus de poids… et de valeur à mes yeux. Le contenu du livre, ce qu’il nous apprend sur le sujet, peut facilement se résumer en 3 lignes.
    Bref tout cela m’a laissé un goût d’inachevé. And so what?

    • En effet, l’analyse sociologique ne va pas bien loin mais je dois avouer que, même au premier degré, j’ai (un peu honteusement) tout à fait adhéré au « déballage » voyeuriste. Je pense aussi qu’il y aurait eu moyen de produire quelque chose de plus dense, mais malgré tout j’en suis sorti plus qu’amusé…

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