La Maison des épreuves de Jason Hrivnak

la maison des epreuves - oedipe et le sphinx de gustave moreau detail

Il y a quinze ans, Claro permettait au lectorat français d’accéder au roman la Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, déjà auréolé alors d’un statut d’oeuvre-culte. Claro, qui s’était certes déjà fait un nom aussi bien pour ses traductions que pour ses propres romans, garde depuis une certaine aura qui explique qu’il soit à ma connaissance un de seuls traducteurs français-anglais suivi de près par certains lecteurs – dont je fais partie – , là où tant de traducteurs restent anonymes.

Pas étonnant donc que Claro suscite à nouveau l’intérêt lorsqu’il propose aux Editions de l’Ogre sa traduction de la Maison des épreuves. Pour un peu, on en oublierait l’auteur – Jason Hrivnak, canadien, dont The Plight House, publié en 2006, était le premier roman. Car enfin, Claro de retour avec une nouvelle « maison », voilà qui ne manque pas de piquant… On aurait bien envie de comparer d’emblée la Maison des épreuves à celle des feuilles. Un labyrinthe en couverture rappelle celui qui se formait et se déformait continuellement sous les pieds de Navidson dans le roman de Danielewski. Ce ne sera pas le dernier point commun entre les deux romans, même si chacun invente son propre chemin hors des sentiers battus de la narration.

la maison des epreuves - hrivnak - couvLà où l’exploration de la Maison des feuilles se faisait à l’aide de trois narrateurs-guides autonomes, Jason Hrivnak choisit au contraire de laisser au lecteur l’illusion de progresser seul, librement, dans la Maison des épreuves, comme dans un Livre dont vous êtes le héros ou une sorte de psychotest géant. Seule une introduction sera explicitement assumée par un narrateur, qui explique son besoin d’écrire la maison des épreuves en réaction au suicide récent de Fiona, une amie d’enfance – le reste sera à la deuxième personne du pluriel. Avec, pour leitmotiv, une seule idée : si Fiona avait pu lire ce texte, la violente révélation de ses désirs et de ses peurs les plus secrètes l’aurait sauvée de la tentation de la mort.

Le texte, à la fois oraison funèbre à une amie à qui on n’a pas sauvé la vie et manuel de résistance à la mort, est une plongée dans l’imaginaire torturé des deux enfants qu’ils étaient. Deux enfants cruels et malins, qui imaginaient pour leurs connaissances des « épreuves » virtuelles, destinées à révéler les peurs les plus insurmontables de chacun. La Maison des épreuves fonctionne de la même façon et, d’épreuve en épreuve, impose au lecteur de s’interroger sur ses choix face à des situations saugrenues, gothiques, malsaines parfois. Progresser ainsi à tâtons dans un livre dont chaque paragraphe se termine par un questionnaire à choix multiple, une question ouverte ou une injonction demande un temps d’adaptation, même si les réponses ne seront jamais que formulées intérieurement et n’auront pas d’impact sur le déroulement du récit.

Cette drôle de forme intrigue forcément, mais laisse un instant sceptique. On n’a jamais vu ça, d’accord, mais ne va-t-on pas se lasser de ces fragments qui semblent à première vue assez décousus et n’ont l’air de constituer qu’une sorte de catalogue de situations tantôt morbides tantôt bizarrement féeriques ? Ces doutes se dissipent bien vite, à mesure que Jason Hrivnak fait apparaître des liens entre les différents passages et développe à partir de ceux-ci une drôle de narration, heurtée et sans cesse susceptible de laisser la place à un vide. Le texte de la Maison des épreuves reste par essence fragmentaire, faisant régulièrement table rase des excroissances baroques qui viennent s’agréger aux fondations du récit, mais des fils rouges, ténus, permettent d’avancer dans le labyrinthe.

Indépendamment de ces fils rouges – l’apparition régulière de duos qui rappellent celui que forme le narrateur avec Fiona, la construction d’un avenir possible, fût-il métaphorique, pour celle-ci, l’évocation d’une véritable Maison des épreuves, à la fois purgatoire, prison et espace domestique -, le roman de Jason Hrivnak marque durablement grâce à son imaginaire saisissant. En 130 pages, la Maison des épreuves ne cesse de surprendre, accumulant les charades, les incantations et les scènes à la puissance visuelle remarquable,  lorgnant aussi bien vers Poe, Burton ou Lovecraft, que vers la grammaire des films d’horreur les plus retors. Entre l’exorcisme et le bain de feu purificateur, le programme annoncé par Jason Hrivnak – « extirper de tes pires cauchemars quelque chose qui y est tapi et ne pourra plus jamais y être renfermé » – fonctionne à plein régime, sans jamais tomber d’ailleurs dans un récit trop démonstratif ou explicitement gore. La Maison des épreuves  – comme la Maison des feuilles qui pouvait être vue comme une projection des peurs tues de chacun de ses personnages – contient de quoi rêver et cauchemarder pendant des mois ; de quoi s’interroger continuellement aussi face au miroir grimaçant qu’elle nous tend.

A lire aussi : l’article de Lou sur Lou et les feuilles volantes.

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9 Comments

  1. Je l’attendais, cette chronique ! Je vais l’acheter, c’est obligé. Ta chronique est plus que tentante ! J’ai vu que la version numérique du livre est très abordable, mais pourrais-tu me renseigner sur la mise en page du roman ? Je n’ai pas encore eu l’occasion de le feuilleter (et à vrai dire, j’ai fini hier un livre et je me laisserai bien tenter par celui-ci dès maintenant…). Tu compares la Maison des épreuves et celle des feuilles, tu nous parles de « fragments décousus » : du coup, la mise en page est-elle calligrammatique comme dans les romans de Danielewski ou au contraire, est-elle plus classique ? J’avoue que s’il y a un gros travail éditorial de mise en page, je préfèrerai me procurer la version papier. Merci pour tes réponses, et cette chronique comme toujours très alléchante 🙂

    • Merci !
      Pour répondre à ta question : non, il n’y a pas de mise en page particulière ici. Disons que le fonctionnement du texte est paradoxal puisqu’il se présente sous la forme de passages en apparence plus ou moins indépendants (comme un Livre dont vous êtes le héros), mais la lecture se fait en réalité de manière linéaire.
      Bref, même si le bouquin est plutôt joli, tu n’y perdras rien à le lire en numérique !

  2. En fait, dans le (petit) milieu de la SF, il y a plusieurs traducteurs qui sont suivi, il y a même une récompense prestigieuse pour la traduction d’oeuvres de l’imaginaire.
    Autrement, d’accord avec tout ça. Et lovre à lire jusqu’au bout, pour le dernier paragraphe dévastateur… Je me demande si l’histoire de la préface est vraie…

    • Je ne sais pas. J’avoue que je serais curieux d’en savoir plus sur l’auteur, qui n’a rien publié d’autre depuis dix ans (sauf si quelque chose m’a échappé).
      Pour le prix de la traduction c’est une très bonne chose ! J’ai l’impression que ça progresse, même en littérature générale, mais les traducteurs sont bien souvent oubliés…

  3. Le nom du traducteur sur la couverture, c’est rare aussi .
    Comme traductrice de l’espagnol, Myriam chirousse écrit aussi des romans. Il y a aussi Agnès Desarthe.

    • Je n’ai d’ailleurs appris que très récemment qu’Agnès Desarthe était aussi traductrice ! Alors que je la connais comme romancière depuis longtemps…
      Et dans la catégorie des romanciers-traducteurs, j’ajouterai Diane Meur qui traduit de l’allemand 🙂

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