Le Papillon d’Andrus Kivirähk

kivirahk - le papillon - papillons épinglés

On pourrait croire qu’on commence à bien connaître Andrus Kivirähk. Après l’Homme qui savait la langue des serpents et les Groseilles de novembre, deux échappées belles dans une Estonie médiévale peuplée de créatures fantastiques et de chimères, on pensait l’avoir cerné. C’était sans compter sur le Papillon, troisième roman traduit en France (encore par un traducteur différent, Jean-Pascal Ollivry) mais premier roman d’Andrus Kivirähk. Loin des terres sauvages qu’arpentaient Leemet ou les légendaires Kratts, le papillon se déroule dans une Estonie bien plus proche et bien plus tangible : celle du début du XXe siècle, à la veille de la Première Guerre Mondiale.

Plus de serpents doués de parole pour nous guider, plus de rencontres avec le diable, mais un jeune ouvrier, August, qui rencontre par hasard le directeur du théâtre Estonia et se voit comme par miracle proposer de rejoindre sa troupe. Cantonné à des rôles assez simples, il a tout loisir de s’émerveiller de la fantaisie de ses camarades, et surtout de la légèreté surhumaine d’Erika, le Papillon de la fable, qui finira par devenir sa femme. Composant une famille de fortune, la troupe se construit au théâtre Estonia un refuge face à un contexte extérieur de plus en plus morne. L’Europe est prête à s’embraser, mais l’Estonia tente, contre vents et marées, de faire encore entendre la voix de la culture.

le papillon - kivirahk - couvLe théâtre Estonia incarne ainsi à lui tout seul la résistance de l’Art face à l’ignorance, l’obscurantisme, le fascisme, la mort, l’Histoire avec sa grande Hache, etc., et comme on voudra. Clamer la vigueur toujours renouvelée de l’Art face à tout cela ne fait jamais de mal – ces temps-ci, on pourrait même dire qu’on en a plus besoin encore que d’habitude. Cela n’empêche pas cette espèce de grand principe philosophique taillé à l’emporte-pièce de n’être qu’un tas de poncifs. Kivirähk décline ces clichés avec une grâce certaine, avec une poésie discrète qui annonce les fables fantasques que sont les Groseilles de novembre et l’Homme qui savait la langue des serpents.

On croise ainsi un kratt et quelques loups-garous, mais aussi un chien errant qui représente la mort qui rôde et, certainement, le spectre approchant de la première guerre mondiale, qui va mettre fin à une courte période d’indépendance pour l’Estonie – le passage d’August de l’usine à la scène représentant sans doute cette accession inespérée à une liberté attendue pendant des siècles, mais vouée à disparaître bien trop vite. Sans doute un expert des pays baltes y verrait bien d’autres significations, d’ailleurs, mais il faut encore une fois reconnaître qu’une partie du sens des romans de Kivirähk, chargés d’allusions à l’histoire estonienne, résiste au lecteur d’Europe de l’Ouest. Les références à l’histoire du théâtre estonien sont, quant à elles, inévitablement perdues faute d’une édition critique – tout juste saura-t-on qu’August Michaelson et Erika Tetzky étaient effectivement des figures fondatrices du théâtre estonien.

Qu’à cela ne tienne : il y a toujours autre chose à saisir dans ces romans. Si le Papillon n’a pas la richesse de l’Homme qui savait la langue des serpents, l’histoire du pacte presque faustien que passe August avec Pinna, le fondateur de l’Estonia, mérite le détour, ainsi que la galerie de personnages secondaires qui s’agitent à l’arrière-plan, évoquant une version du Roman Comique dans laquelle tous les pitres seraient devenus des clowns tristes face auquel notre héros – le clown Auguste, opposé du clown blanc lunaire ? – est seul à incarner, grâce à Erika, un rempart face à la mélancolie. Si les deux personnages principaux, trop appuyés, trop simples dans leur façon de s’aimer inconditionnellement, ne sont pas les plus convaincants, le portrait d’ensemble de la troupe permet à Kivirähk de mettre en oeuvre sa tendresse et sa chaleur habituelle. On peut se demander comment on aurait reçu le Papillon si le Tripode n’avait pas publié auparavant le chef d’oeuvre qu’est l’Homme qui parlait la langue des serpents. La puissance de ce roman risque de continuer à faire de l’ombre à toutes les traductions de Kivirähk à venir, fussent-elles d’aussi jolies fables que le Papillon.

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4 Comments

    • Pas forcément ! Mais je dois reconnaître que je trouve étrange de changer à chaque fois de traducteur. Il me semble que la continuité permet au traducteur de connaître une oeuvre en profondeur,. C’est d’autant plus important ici que, même si le Papillon se déroule dans un cadre bien différent des deux autres, il contient des allusions qui l’en rapprochent parfois. Ce qui n’empêche que le boulot est bien fait, par ailleurs, donc c’est vraiment un point de détail 😉

  1. J’avais tellement aimé les deux autres… je retenterai bien ma chance avec celui-ci, peut-être que ma belle-soeur estonienne me l’offrira, comme les deux autres ?!

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