Refuges de Léon-Paul Fargue

refuges - leon paul fargue - illustration moulin rouge

Au terme de sa vie, Léon-Paul Fargue ajouta à son imposante bibliographie, essentiellement composé de recueils de poésie, une poignée de petits ouvrages, entre la chronique et l’essai, parmi lesquels figurent deux livres de souvenirs sur Paris : le Piéton de Paris et Refuges.

Fargue, né en 1876 est évidemment un témoin privilégié pour explorer le Paris bohème de la première moitié du vingtième siècle. Lui qui fut un familier de Mallarmé et un grand ami de Ravel, qui était en train de déjeuner avec Picasso quand il fut frappé de l’attaque qui le laissa hémiplégique jusqu’à sa mort, a mille anecdotes à conter à la fois sur Paris et sur ses habitants les plus notoires. Refuges propose ainsi de redonner vie, avec une mélancolie certaine, à un Paris disparu, du Montparnasse des artistes aux Halles, encore bien proches de celles du Ventre de Paris.

refuges - léon paul fargue - couvS’il nous fait profiter de quelques déambulations parisiennes, Léon-Paul Fargue a surtout un penchant pour le name-dropping. Evidemment, on s’extasie un peu, pour commencer, sur le tourbillon de noms célèbres que renferme Refuges. En tête du défilé, on rencontre Aristide Bruant, Eric Satie, Toulouse-Lautrec, Alfred Jarry, Rachilde, Jean de Tinan, Paul Valéry, Paul Claudel… Je pourrais continuer un moment : l’édition Gallimard ne comporte pas d’index des noms mais s’il fallait le faire, nul doute qu’il serait considérable. Il en est de même pour les lieux, puisque Léon-Paul Fargue nomme des cafés, des brasseries et des cabarets aux noms aussi évocateurs que le Boeuf sur le toit, la Coupole, le Rat mort, le Chat noir, le Chien qui fume… J’en passe, là aussi.

Ce catalogue permanent des lieux prisés de Paris et de ceux qui les font se révèle parfois frustrant tant Fargue semble dédaigner de développer un tant soit peu ses évocations. Dans certains chapitre, ces noms ne sont pratiquement accompagnés d’aucune anecdote, d’aucune pensée, et l’on se retrouve face à une sorte de bottin mondain de la bohème fin-de-siècle, qu’on aurait rêvé infiniment plus intime. Fargue se révèle pourtant délicieusement doué lorsqu’il évoque l’esprit de certains lieux. Il n’y a qu’à lire sa description de l’arrivée d’un Grand Duc russe au Moulin Rouge pour y être tout à fait :

La grande salle, opalescente de fumée, était bondée de dames aux jupes longues, aux chapeaux flambants de fleurs et de plumes, aux manches à gigots.Quelques hauts-de-forme aux vingt reflets, comme on en tournait en ce temps-là, consacraient ce spectacle assez nouveau pour un Russe. Sans le moindre arrêt, des couples dansaient sous la lumière rousse d’un gaz chantant de salle d’attente. Une odeur de vieille préfecture se mêlait aux fumées d’une noce débonnaire et spontanée. Enfin, les vedettes du moment lancèrent dans le frou-frou leurs exhibitions alors triomphales : c’étaient la Goulue, Grille d’égout, Rayon d’or, bébés éclatants de vices parfaits(…).

De même, il parvient à rendre en quelques traits un visage ou une personnalité – ainsi écrit-il de Jean Lorrain, en semblant lui emprunter son style bigarré et biscornu, qu’il était “coiffé à la chien sur une face bitter-curaçao, aux yeux poilus et liquides ouverts comme des oursins, les mains baguées des carcans, des ganglions et des cabochons de l’époque”. Les Parisiens même, dans leur ensemble, sont croqués irrésistiblement à quelques reprises :

Beaucoup de Parisiens sont ainsi. Et ce n’est pas toujours leur faute. Le Parisien, qui se donne volontiers devant ceux qu’il appelle les terreux, des airs de cascadeur, est, au fond, le plus casanier des hommes, le plus attaché, sans vouloir l’avouer ni même se l’avouer, à son coin, je veux dire à son quartier, je veux dire à sa rue, comme l’anatife à son rocher. Je connais des habitants de la Rive Gauche qui parlent de la Rive Droite comme de Sodome et Gomorrhe. Je sais des habitants de la Rive Droite qui pensent que la Gauche n’est qu’un vaste couvent plombé de cloches larmoyantes.

Si ce petit recueil ne tient pas toujours toutes ses promesses, se transformant en une sorte de vaste memento où manque parfois la chair, il reste une lecture charmante, ne serait-ce que pour constater que bien des choses restent inchangées et qu’au-delà des lieux et des êtres, une certaine idée de l’humeur parisienne perdure.

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