Sangs de Mika Biermann

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Ca commence comme un roman familial des plus classiques : Janet Anderson, entre la confection d’un gâteau d’anniversaire et deux courses, contemple ses deux enfants, Elvis et Béatrice, et s’étonne de leurs différences – l’un aussi timide et discret que l’autre est turbulente et aventureuse. Instantanés de la vie domestique pour un tableau presque parfait, immaculé : celui de la famille américaine cliché, des « WASP » bien sous tous rapports.

C’est sans compter sur une ombre au tableau : Jeff, le mari, a disparu depuis cinq mois. Parti retrouver une maîtresse dans un Etat voisin, ou dilapider les économies de la famille sur une île des Caraïbes ? Point du tout. A partir de cet accroc dans le tableau parfait, Mika Biermann fait déferler dans Sangs, sous-titré « roman américain », toute une mythologie issue des films d’Hollywood et des romans pulp : enlèvement par des aliens, cavale, révérends évangélistes azimutés, personnages de yuppies cyniques… Et au centre de Sangs, dont les cinq premiers chapitres s’attachent chacun à suivre un membre de la famille Anderson (une deuxième fille, Anna, voit le jour au cours du roman) se trouve le récit de ce qui arrive à Jeff pendant ces cinq mois : séquestré par un fou furieux qui s’attache à le torturer méthodiquement, selon une liste tracée à la craie sur une ardoise fixée face à la chaise où sa victime est attachée. Skin, foot, knee, finger, belly, nipple, ear, mouth, tongue, penis, eye, brain. A chacune de ces étapes, le monstre trouve le moyen d’inventer un châtiment répugnant d’originalité, dévoilant peu à peu sa perversité.

sangs - mika biermann - couvOn est plongés là dans du sale cinéma, un slasher ou un thriller psychologique : on pense en même temps à Seven et à Saw – sans doute aussi à mille autres références que je n’ai pas faute de m’intéresser à ce cinéma – ou encore aux répugnantes scènes de torture du dernier GTA.  Mika Biermann, qui a déjà officié dans le genre du western avec Booming, se délecte de ce nouveau terrain de jeu et s’évertue à rendre ces scènes au plus près du corps supplicié de Jeff, parfois jusqu’à la nausée. La lecture de ce récit à la première personne est en soi une épreuve, comme si Biermann avait tenu à en tester les limites. Ceux qui n’ont pas réussi à finir American Psycho par exemple peuvent d’ores et déjà renoncer.

Face à un tel déferlement se pose évidemment la question de la possible gratuité d’une telle violence. Pourquoi Biermann se complait ainsi à faire de ce segment de l’histoire le chapitre le plus important ? Sans doute, au bout de l’horreur, cherche-t-il à questionner le cliché lui-même de la scène de torture, la complaisance de l’industrie du spectacle face à ce genre de situations mises en scène de manière à en évacuer la bestialité absolue. Sans doute n’est-ce pas ce que Biermann réussit le mieux, finalement, même si les qualités littéraires et le suspense qu’il met en place dans ce long chapitre l’emportent.

Ce qui finit plutôt par séduire dans Sangs, c’est le portrait de la famille recomposée une fois Jeff libéré des griffes de son tortionnaire. Franchement diminué, paranoïaque, il reprend d’une certaine manière son rôle de patriarche. Autour de lui, les autres membres de la famille se vautrent dans d’autres clichés : l’un rejoint une secte, un autre part se ressourcer en Orient… A partir de ce portrait de groupe, Biermann compose un éloge paradoxal de la famille, puisque même si chacun des membres du groupe est parfaitement taré, les liens du sang(s) poussent toujours cette bande azimutée à se retrouver – fût-ce à proximité du corps fraîchement exhumé de Janet après son enterrement. Il devient alors, une fois la violence extrême évacuée, plus facile de se réjouir de la façon retorse dont Sangs joue avec les poncifs : Biermann est un auteur malin, brillant parfois. Ce n’est cependant pas encore cette fois que cela se fera savoir, car Sangs laissera trop de lecteurs sur le carreau.

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