Celui qui est digne d’être aimé d’Abdellah Taïa

Abdellah-Taia - celui qui est digne d'être aimé

Ahmed a 40 ans, et il a tout raté. Pourtant, il a longtemps cru que sa vie à Paris, son pedigree universitaire, sa vie sexuelle sans attaches étaient le signe de la plus grande des réussites. Mais quand sa mère meurt, au pays, et qu’il ne peut se rendre à son chevet, il réalise qu’il est temps de régler ses comptes. Avec sa mère, avec ses frères et soeurs, avec ses origines modestes et son sentiment de les avoir trahies, mais aussi avec son incapacité à se fixer qui le pousse à mentir aux hommes qu’il rencontre.

La vie d’Ahmed, nous la découvrirons à rebours, au gré d’une série de lettres échangées avec ses anciens amis et amants. Ceux-ci, en prenant le relais, nous permettront de comprendre comment le gamin raisonnable d’une petite ville marocaine est devenu l’homme froid et cynique qu’il décrit lui-même. La construction virtuose de Celui qui est digne d’être aimé se déplie et se révèle ainsi peu à peu, avec une certaine modestie qui empêche un temps de réaliser à quel point il est rare de lire un roman choral aussi patiemment élaboré.

celui qui est digne d'être aimé - abdellah taia - couvAbdellah Taïa, à 43 ans et avec 11 romans derrière lui, est bien connu pour avoir été un des premiers écrivains marocains à annoncer publiquement son homosexualité, et pour ses romans qui évoquent précisément la situation des homosexuels au Maroc. Cette question affleure une nouvelle fois dans le parcours d’Ahmed, qui ne part certes pas pour rien France – on sent ici le regard lourd de la famille, on comprend aussi quels sévices peuvent infliger les camarades d’Ahmed à celui qui est identifié comme différent et, à partir de là, anormal et inférieur. Mais Celui qui est digne d’être aimé se concentre plus particulièrement sur une autre part de l’expérience d’Ahmed : non pas ce que son homosexualité fait naître dans ses rapports avec sa famille et ses compatriotes, mais ce qu’elle induit dans ses relations avec les Français qui croisent sa route.

Cette expérience, c’est aussi celle de Lahbib, ami d’enfance d’Ahmed qui comme lui se découvre homosexuel au sortir de l’adolescence et entame une liaison avec un Français, Gérard, et lui vole régulièrement de l’argent en dépit de son amour pour lui : « Cela l’excitait d’avoir un petit voleur marocain pédé dans son lit », écrit-il dans la lettre à Ahmed qui constitue le dernier segment du livre. Ahmed, lui, réalise après quelques années d’une relation suivie que son amant français l’a façonné à son image, le coupant de toute identité marocaine, allant même jusqu’à lui suggérer de ne plus se faire appeler Ahmed mais Midou – surnom qui tient plus du petit chien que de l’adulte responsable. Derrière ces rapports amoureux, ce sont les rapports de la force de la colonisation qui ne cessent de se reproduire. Abdellah Taïa les décrypte avec une grande subtilité, et livre un roman où l’émotion le dispute à la prise de conscience politique.

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