La Baleine thébaïde de Pierre Raufast

baleine thébaïde - whale house - illustration

Cela fait déjà un moment que Pierre Raufast a séduit la blogosphère, avec ses deux premiers romans aux titres intrigants et qui claquent sous la langue, La Fractale des raviolis et la Variante chilienne. On y vante régulièrement sa loufoquerie, son esprit d’escalier, sa poésie douce et lucide… Raufast était de retour à la rentrée de janvier avec un troisième roman qui a encore une fois les honneurs des blogs, et qui disposait d’un argument de poids pour me faire sauter le pas : la mention en titre d’une énigmatique baleine

Cette baleine, qui sert dès le départ de moteur au récit, n’est certes pas comme les autres : nommée « baleine 52 » en référence à la fréquence unique, en kilohertz, sur laquelle elle module son chant, elle est observée depuis quelques années par la communauté scientifique, interpellée aussi son comportement inhabituel. Contrainte, par une mutation quelconque, à chanter sur une fréquence inaudible pour ses congénères, la baleine 52 est irrémédiablement solitaire.

la baleine thébaïde - raufast - couvC’est ce trait particulier qui convainc le héros de Raufast, Richeville, de s’embarquer sur un baleinier reconverti en navire d’expédition scientifique. Lui qui fut un enfant brimé, ignoré et mis de côté par le peu de famille dont il disposait, se reconnait dans la baleine 52. En dépit de son absence totale de bagage scientifique, il répond donc à une annonce et, comme par miracle, se voit engagé pour servir dans l’expédition. Servir à quoi – là est toute la question, et sans tout à fait déflorer l’intrigue rebondissante de la Baleine thébaïde, on pourra dire que Richeville servira surtout de bouc émissaire à de pseudo-scientifiques plutôt pas nets…

Ainsi commence la Baleine thébaide : sous d’assez bons auspices. Loufoque mais touchante, cette histoire de baleine condamnée à rester seule et servant de reflet fantasmé au héros laisse imaginer un roman tout en douceur mélancolique, mêlée à l’inévitable excitation d’une expédition en haute mer. Chouette programme, qui se voit renforcé par la cohabitation de Richeville avec des marins hauts en couleur, qui ont chacun bien des histoires insolites à raconter, et par l’humour tendre et légèrement désabusé de Pierre Raufast.

Cependant, à mesure que le récit progresse, et après que Richeville a découvert que l’expédition à laquelle il participe n’est qu’une escroquerie, Raufast embraie sur de nouvelles pistes, des plus diverses,  qui ne parviennent guère qu’à brouiller et embarrasser le récit au départ plein de charme de la Baleine thébaïde. On croise des savants fous, des hackers, Richeville crée une compagnie qui fabrique des jouets connectés ultra-sophistiqués, débute une histoire d’amour – car il faut bien un peu d’amour -avec une mignonne libraire… Et ni ces personnages ni les intrigues secondaires qu’ils servent à animer ne convainquent.

Raufast se rapproche régulièrement de la science-fiction, mais le fait avec une fantaisie qui ne convient guère au genre – lequel a besoin d’un minimum de sérieux pour être crédible. Ce qui plaît chez lui est évident, et à rapprocher par exemple du succès d’Olivier Bourdeaut : une imagination foutraque, une tendance à l’accumulation baroque. Comme chez Bourdeaut – et encore que l’imagination de Raufast soit bien plus fertile et séduisante -, il faudrait pouvoir faire du tri, affiner certaines idées, pour se rapprocher de la relative simplicité, bien plus convaincante, du début du roman. En l’état, et même si la Baleine thébaïde réserve tout du long de jolis moments, portés par le plaisir évident que prend Raufast à (se) raconter des histoires, le récit garde des airs brouillons qui frustrent, voire agacent, au risque d’occulter certaines de ses qualités.

L’illustration en en-tête est empruntée à Drew Christie.

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2 Comments

  1. J’étais persuadée que tu ferais la fine bouche, tss…
    Blague à part, j’aime cet esprit foutraque, ce côté brouillon qui n’est selon moi qu’une apparence, cette folie douce. Les romans de Raufast me font un bien fou et j’en redemande ! 😉

    • Je partais avec un bon a priori, car ses titres me plaisent bien… Mais je crois que ce n’est simplement pas pour moi 🙂 Au moins cette fois je suis fixé, après avoir tourné autour de ses romans pendant un moment !

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