Uranie de Camille Flammarion

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Dans la famille Flammarion, on se souvient peut-être plus facilement d’Ernest, fondateur il y a bientôt 150 ans de la célèbre maison d’édition qui perdure encore aujourd’hui. A la fin du XIXe siècle, cependant, c’est certainement Camille, son frère aîné, qui tient le haut du pavé. Astronome, romancier, vulgarisateur passionné, il parvint à transmettre au grand public les dernières théories de la science de son temps. C’est d’ailleurs un de ses essais, L’Astronomie populaire, qui assure à la maison de son frère un de ses premiers succès.

Uranie, publié une dizaine d’années après ce best-seller, se propose à nouveau de porter à la connaissance du lecteur un certain nombre de découvertes récentes. Evoquant tour à tour l’infiniment grand et l’infiniment petit, Uranie se veut cependant un roman, et chacune de ses sections débute par une introduction qui voit le narrateur faire la rencontre de divers êtres dotés d’une conscience supérieure – qu’il s’agisse d’Uranie, la muse de l’astronomie, ou du spectre d’un ami disparu…

Uranie - Camille FlammarionRésumer chacune de ces entrevues surnaturelles serait totalement inutile tant elles n’apparaissent, dans le roman, que comme des prétextes mal léchés pour structurer le texte. Littérairement très limité, Uranie répète à l’envi les mêmes schémas, ces guides qui agissent comme le Virgile de la Divine Comédie dévoilant au narrateur les mystères de la création. Uranie nous transporte dans l’espace, bien au-delà des limites du système solaire, et nous permet de prendre conscience des distances qui séparent les corps célestes. D’autres nous livreront certains secrets de l’optique ou nous expliqueront quelles forces permettent aux atomes de matière de rester liés entre eux.

Si les connaissances scientifiques qui sous-tendent le discours de ces passeurs se révèlent parfois obsolètes, le premier intérêt d’Uranie est de nous renseigner sur l’état de la science à la fin du XIXe. On pressent en lisant Jules Verne par exemple où en sont les savants de l’époque dans leur découverte du pouvoir de l’électricité, des secrets de la matière ou encore du comportement des corps astraux ; mais le côté plus didactique de l’oeuvre de Flammarion permet d’en prendre connaissance de manière plus fine. On est souvent étonné de découvrir que certaines théories étaient déjà connues des astronomes de 1890, et lire Uranie permet de remettre certaines découvertes en contexte – nous ne sommes après tout qu’à une quinzaine d’années de la théorie de la relativité d’Einstein…

L’entreprise de vulgarisation porte donc encore ses fruits plus d’un siècle après la rédaction d’Uranie, bien que beaucoup des faits qui y sont évoqués soient devenus des fondements de l’enseignement scolaire des sciences. Mais ce qui déroute plus le lecteur moderne que je suis, et qui sape quelque peu le travail scientifique de Flammarion, c’est la tendance de l’auteur, spirite convaincu, à dériver vers des théories plus farfelues. Passe encore qu’Uranie nous fasse découvrir des mondes peuplés d’extraterrestres plus étranges les uns que les autres : cela nous renseigne au moins sur les imaginaires de l’époque, bien avant que la science-fiction soit un genre littéraire à proprement parler. Mais les réflexions de Flammarion sur l’âme humaine et sa persistance dans l’éther, dans un délire presque new-age par endroits, sont plus embarrassants, voire ridicules.

Dans la dernière partie du roman, ces théories fumeuses donnent pourtant lieu à ce qui est aujourd’hui l’épisode le plus cité d’Uranie. Visité par l’âme de son défunt ami Georges Spero, qui a eu la chance d’accéder à une forme de vie éternelle sur Mars parmi des créatures extra-terrestres détachées de toute contigence matérielle et à l’intellect supérieurement développé, le narrateur apprend que celui-ci a, au cours de son voyage astral, changé de sexe – de même que son âme-sœur, une jeune norvégienne qu’il a retrouvée par-delà la mort. Cela n’a aucune importance, lui apprend Georges – d’ailleurs, dans ce monde où l’on se nourrit d’air et de lumière, le sexe féminin domine et la valeur d’un être se mesure à sa sensibilité. Ces détails devraient suffire à comprendre qu’Uranie n’est pas tout à fait un ouvrage féministe – comme je l’ai lu ailleurs : la femme Martienne reste un être tout en sensibilité, là où l’homme Terrien est un être de raison ; et Spero, en passant de l’un à l’autre, ne fait que conserver son statut de savant et d’être supérieur. Flammarion fait bien preuve, à quelques endroits, de vues progressistes, mais celles-ci restent timides. Cependant, cette dernière section du roman reste la plus charmante, et semble directement inspirée par les Voyages de Gulliver de Swift dont elle a la vitalité et l’ambition philosophique – à défaut d’atteindre tout à fait les mêmes sommets.

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