Rabbit, run (Coeur de lièvre) de John Updike

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Rien ne distingue plus Harry Angstrom de n’importe quel autre homme de son âge habitant Mount Judge, dans la banlieue de la ville de Brewer, en Pennsylvanie. A vingt-six ans, il se retrouve marié à Janice, qui le plus souvent l’indiffère, père d’un petit garçon et employé à des boulots stupides – le tout dernier consistant à faire du porte-à-porte pour vendre des « MagiPeeler », gadget dernier cri permettant d’éplucher ses légumes à toute vitesse.

Pourtant Harry a été quelqu’un. Au lycée, lorsque sa haute taille lui permettait de flotter au-dessus de la masse, il était connu comme un des meilleurs joueurs de basket de l’histoire de la ville ; surnommé « Rabbit », un surnom qui lui colle encore à la peau, on le pensait même promis à un bel avenir. Il garde de ces années une assurance qui le rend instantanément aimable à chacun, mais surtout une foule de regrets.

rabbit run - couv - john updikePremier volume d’une tétralogie poursuivie par John Updike pendant plus de trente ans, Rabbit, run est le récit de la chute de Rabbit. Ne supportant plus ce que lui renvoie sa vie, il décide au début du roman – et suite à une superbe scène inaugurale qui le voit renouer avec sa gloire d’antan en tapant le ballon avec quelques gamins – de fuir. On peut encore disparaître facilement dans les Etats-Unis de la fin des années 50, et c’est d’abord ce qu’il envisage de faire : prendre sa voiture et partir, loin, plus au Sud.  Changeant finalement d’avis, il revient à Brewer où il entame, pendant deux mois, une relation extra-maritale avec une jeune femme, Ruth, dont la liberté – à tous points de vue – donne un nouveau souffle à sa vie. Jusqu’à ce que, poussé par la culpabilité, il aille retrouver sa femme…

Chez Camus ou chez Kafka, le héros est coupable d’office, et sans motif apparent. Harry Angstrom, au contraire, semble chercher tout au long de Rabbit, run, un motif de culpabilité. Cet homme déchu, qui pensait pouvoir aspirer à un destin plus grand que le sien, se perd dans une errance irréfléchie et moralement douteuse comme s’il cherchait à être accusé et puni. Être reconnu coupable, c’est au moins la preuve que l’on a, à un moment donné, eu un certain pouvoir, eu prise sur le monde.

Cette sorte de prémonition de la culpabilité donne à Rabbit, run sa tonalité, loin d’être légère. Ce n’est pas le récit d’un homme qui quitte sa femme quelques temps pour s’amuser et rattraper le temps perdu – même si le sexisme notoire dont fait preuve Harry Angstrom à l’égard des femmes, qu’il objectifie constamment, peut donner, au premier regard, cette impression. Cette errance, plus existentielle qu’elle n’en a l’air, est d’ailleurs marquée par le retour régulier de deux personnages-clé dans la vie de Harry : son ancien coach Tothero et le révérend Eccles. Tous deux, malgré leur côté débonnaire et leur incapacité à donner du sens aux actes de Harry, font entendre à l’avance le tonnerre du  châtiment. Harry n’est d’ailleurs pas en reste : l’écriture d’Updike, qui privilégie le monologue intérieur – rapporté par un narrateur omniscient dont la voix, à la fois rugueuse et pleine d’une attention très sensuelle à la beauté du monde dans tous ses détails -, l’autorise à pénétrer, avec une grande finesse, dans les atermoiements de son héros.

Pour autant, John Updike s’abstient au long du roman de juger Rabbit. La société s’en charge, certes, et le dénouement constitue bel et bien pour lui une punition. Mais le récit parvient à faire ressentir chez cet homme qui devrait paraître tout à fait détestable – et il l’est, avec son égoïsme, son indifférence à la souffrance qu’il crée – la part de désir, de rêve, le besoin mordant de l’inconnu qui le pousse à prendre toutes les décisions stupides qui constituent la trame du roman. Rabbit ne cesse de courir, en vain, et se révèle incapable de prendre fermement une décision. « he doesn’t like people who manage things. He likes thing to happen of themselves », note Updike lorsque Rabbit revoit Ruth une dernière fois.

Rabbit, run, est avant tout l’histoire d’un homme qui cherche son chemin. Dans la première partie du roman, alors qu’il a quitté sa maison et improvise sa fuite en avant, Harry, frustré de ne pas réussir à se repérer sur une carte routière, la déchire à plusieurs reprises et jette les morceaux par la fenêtre de sa voiture. Harry Angstrom navigue à vue, et ne court que pour exorciser ses démons ou tenter de retrouver l’étincelle de la grâce quelque part, loin de sa vie domestique qu’il trouve si terne. Schéma on ne peut plus classique, notamment dans le roman américain, mais qui prend dans Rabbit, run, des proportions presque mythiques.

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3 Comments

  1. Je te trouve très indulgent avec ce roman. J’ai trouvé le personnage détestable (ça, évidemment) et l’écriture plate. Le devenir de ce type finalement ne m’intéresse pas…

    • Pour le personnage, je peux comprendre -même si pour ma part, j’ai justement envie de savoir ce qu’il deviendra (je prévois de lire Rabbit redux bientôt, et j’achèterai sans doute les deux suivants)… Mais pour le style ! Je ne sais plus si tu lis en anglais mais si ce n’est pas le cas je pense qu’il faut incriminer la traduction, tant la patte d’Updike m’a semblé, au contraire, d’une richesse et d’une profondeur extrême… C’est même d’une « chatoyance » si j’ose dire assez étonnante pour un auteur américain, il m’a semblé. Bref, je proteste 😀

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