Un journal de rêve de Guy Hocquenghem

Normalien, soixante-huitard, rédacteur de la revue Action, membre du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire), auteur en 1972 d’un coming-out tonitruant dans les pages du Nouvbel Obs et d’un livre révolutionnaire, le Désir homosexuel, pourfendeur dans Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary de ceux qui trahirent dès les années 70 les idéaux de 68 (dans l’essai), Guy Hocquenghem représente bien l’effervescence des milieux de gauche de mai 68 au premier septennat de François Mitterrand – il meurt peu de temps après sa réélection, en août 1988, des suites du Sida. De 1970 à 1987, il signe dans la presse, en plus de son travail de romancier et d’essayiste, un nombre conséquent d’articles dont certains ont contribué à révolutionner la vision de l’homosexualité en France. Une large partie de articles – de Libé à Gai Pied – sont réunis par les éditions Verticales dans Un journal de rêve.

La première partie de ce « journal de rêve » se révèle plutôt hétéroclite, et même inégal. Les articles de Guy Hocquenghem dans Libé se limitent à ses débuts à des compte-rendus, certes brillants, de la vie culturelle des années 70, et ont du mal à surmonter l’épreuve du temps. On trouvera bien quelques anecdotes sympathiques sur les expositions du Centre Pompidou ou sur les coulisses d’Apostrophes, mais la plupart de ces brèves chroniques n’intéresseront guère que les historiens des médias. Plus loin, Hocquenghem obtient cependant plus d’espace dans le journal et signe des papiers plus aboutis, sur l’ouverture du Forum des Halles, la vie et l’oeuvre de Jackson Pollock ou un procès intenté à Libé, ou bien des sujets parfois détonants – comme la vente de la collection d’art érotique de Roger Peyrefitte (intitulé « Roger Peyrefitte vend ses vieux godemichets »). Le plus intéressant se trouve parfois dans les notes de bas de page, lorsqu’il est indiqué que tel ou tel article – pas toujours particulièrement outrancier – a suscité un débat au sein de la rédaction ou a provoqué l’arrivée massive de lettres d’insultes au journal. Même quand il semble relativement sage et sensé – notamment lorsqu’il évoque la façon méprisante dont sont traitées les victimes tziganes et homosexuelles dans un numéro des Dossiers de l’histoire consacré à l’Holocauste -, Hocquenghem dérange.

guy hocquenghem - un journal de rêve - couvEvidemment, c’est sur le sujet des luttes homosexuelles qu’Hocquenghem est le plus intéressant. Ce combat pour la réhabilitation des « triangles roses », il le porte pendant longtemps et avec une vigueur jamais démentie. Mais c’est également un bonheur de lire ses opinions sur le débat historique qui mène l’Assemblée Nationale à décriminaliser l’homosexualité, sur les églises homosexuelles qui fleurissent aux Etats-Unis, ou sur la naissance des « quartiers » gays dans les grandes métropoles. La compilation de ses articles permet de replonger dans cette époque, pas si lointaine, qui a vu une génération d’homosexuels conquérir les droits les plus fondamentaux. – mais aussi investir progressivement la culture dominante, par le biais par exemple des Village People à propos desquels Hocquenghem signe un amusant article qui loue le brouillage des codes qu’ils représentent entre signes de l’hyper-virilité et représentation ouverte de l’homosexualité. « Il n’y a pas de mâles plus vrais que les enculés », écrit-il.

Par certains aspects, Hocquenghem incarne une facette des luttes homosexuelles qui a complètement disparu aujourd’hui, une façon de penser l’homosexualité qui n’a plus cours. On est encore largement sous l’influence de Genet, de ses voyous, de ses assassins et de ses folles. On est à l’époque où l’homosexualité est encore criminalisée, et où elle se cache donc dans certains lieux publics mais discrets. Presque un mal pour un bien selon Guy Hocquenghem qui – même s’il participe avec enthousiasme à la marche homosexuelle du 14 octobre 1978 qui réunit 200.000 personnes à Washington –  prophétise, avec l’approche de la dépénalisation et de la normalisation de l’homosexualité, l’apparition d’un « nouveau pédé officiel », fondu dans la société capitaliste et détaché des préoccupations sociales qui sont nécessairement celles des homosexuels des années 50 ou 60, pour qui les rencontres font tomber les distinctions de classe – car les lieux de la sexualité homosexuelle ne peuvent s’embarrasser de telles barrières. Hocquenghem écrit ainsi dans Libération en mars 1976 :

« Et chacun baisera dans sa classe sociale, les cadres moyens dynamiques respireront avec délices l’odeur d’after-shave de leur partenaire, et même le pape ne pourra plus distinguer aucun désordre là-dedans. (…) Le nouveau pédé officiel n’ira plus chercher d’inutiles et dangereuses aventures dans les court-circuits entre les classes sociales. »

Autant on aura beaucoup de mal à partager les vues d’Hocquenghem sur l’assassinat de Pasolini et d’autres homosexuels, presque romantisés dans ce même article comme si le danger de se retrouver face à un homophobe violent ou face à un amant soudain révulsé par sa propre sexualité étaient le piment quotidien et nécessaire à une sexualité épanouie (impression nuancée par un autre article, très intéressant, sur les violences spécifiques à la communauté homosexuelle – mises en regard avec le scénario du film Cruising de Friedkin – daté du 8 décembre 1979), autant on ne peut que constater que cette prophétie s’est bien réalisée quarante ans plus tard. On pense à Mathieu Riboulet, qui fait dans Entre les deux il n’y a rien l’éloge de ces rencontres furtives, mises en parallèle avec ses prises de conscience politique : coucher avec un ouvrier, un immigré, c’est pour Riboulet un acte politique autant que sexuel ; c’est la mise à mal des schémas classistes. La réflexion de Riboulet doit sans doute beaucoup à Hocquenghem, et bien sûr au FHAR (qui lança le célèbre communiqué « Nous sommes plus que 343 salopes » que j’ai choisi en en-tête). La prescience d’Hocquenghem rejoint là encore Genet, qui écrivait magnifiquement : « Si quand les nègres sont persécutés, tu ne te sens pas nègre, si quand les femmes sont méprisées, ou les ouvriers, tu ne te sens pas femme ou ouvrier, alors, toute ta vie, tu auras été un pédé pour rien ». Être homosexuel, pour cette génération, est indissociable d’une conscience politique affûtée et d’une solidarité indéfectible avec les autres. Le pressentiment de la perte de cette dimension chez Hocquenghem n’est clairement pas dénué d’intérêt à l’heure où on peut lire qu’un tiers des couples homosexuels mariés a voté FN aux dernières régionales.

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