Le Grand Paris d’Aurélien Bellanger

grand paris - carte des transports

Alexandre Belgrand n’était pas particulièrement promis à un destin national. Enfant de l’Ouest parisien, entre Nanterre, la Défense et Puteaux, il bénéficie certes d’une enfance plutôt dorée et peut prétendre, après son bac, à une école de commerce assez reconnue. Mais c’est la rencontre d’un de ses enseignants, Machelin, spécialiste de l’histoire urbaine de Paris  et visiteur du soir du « Prince », ministère de l’Intérieur aux aspirations présidentielles, qui changera tout. Introduit dans les cercles du pouvoir, Belgrand finira par se voir confier une mission d’envergure : dessiner les contours du futur Grand Paris.

On se retrouve là plus ou moins en terrain connu par rapport aux précédents romans de Bellanger, la Théorie de l’information et l’Aménagement du territoire. A nouveaux, les faits réels et les personnages ayant laissé leur marque dans l’histoire de France côtoient des êtres de papier qui, selon les cas, condensent plusieurs personnages pour transformer l’histoire vraie en une fiction plus efficace, ou sont totalement inventés.

L’essentiel du Grand Paris est ainsi consacré à la campagne présidentielle puis au mandat de Nicolas Sarkozy, désigné par ce surnom de « Prince » – comme celui de Machiavel, dont le maître à penser Machelin est évidemment un avatar. Belgrand, le héros de Bellanger, est le témoin quelque peu naïf de ce quinquennat et du cynisme décomplexé de ceux qui y ont participé.  Si une partie du roman s’attache aux excès des jeunes loups qui gravitent autour de l’Elysée et dont Belgrand fait partie, la question centrale dans le Grand Paris relève de l’urbanisme.  On y parle beaucoup de l’expansion de Paris, du poids que représentent ses départements voisins, et des destins opposés des Hauts-de-Seine et de la Seine-Saint-Denis – deux départements fondamentaux dans la geste du Prince, puisqu’il est a fait ses débuts en politique dans le premier et que le second lui a valu une partie de sa réputation, en raison des histoires de « kärcher » et de « racaille » dont on se souvient évidemment.

La capacité qu’a Bellanger à transformer des faits d’une amplitude considérable – l’urbanisation d’un territoire, des enjeux politiques nationaux – en moteur d’une fiction de l’individu fait à nouveau merveille. Jamais on n’a l’impression de lire un roman à thèse, jamais malgré la technicité de certains chapitres le sentiment de lire des morceaux d’essai ne se fait sentir. Il faut reconnaître un vrai talent à Bellanger, une sorte de don pour le romanesque, qui englobe et surpasse les éléments réels et la dimension scientifique – que l’on parle de sciences dures ou de sciences sociales – de ses textes.

Plus réussi que l’Aménagement du territoire même s’il se révèle indigeste dans son dernier tiers, le Grand Paris a des airs de fin de cycle. On y retrouve quelques motifs déjà aperçus dans l’oeuvre de Bellanger, comme cette longue et passionnante digression sur le parc d’attractions désormais abandonné Mirapolis, qui vit le jour en banlieue parisienne quelques années avant Disneyland. L’analyse du plan du parc et de ses composantes, en même temps qu’elle sert de transposition sur un mode mineur des grands thèmes urbanistiques du roman, rappelle la longue évocation du rêve brisé qu’était le parc d’attraction Planète magique (ouvert quelques années dans le bâtiment qui accueille aujourd’hui la Gaîté Lyrique) dans la Théorie de l’information.  De même, le personnage d’Alexandre Belgrand n’est pas sans ressembler par instants à Pascal Ertanger, double de Xavier Niel qui était le héros de ce premier roman. En osant un peu d’onomastique de comptoir, on pourrait d’ailleurs faire remarquer que leurs deux noms pourraient former celui de Bellanger… Ceci – avec maints autres détails – donne l’impression, à la lecture du très maîtrisé Grand Paris, que Bellanger parvient à une sorte d’aboutissement de sa démarche, et qu’une page est prête à se tourner. Si c’est bel et bien le cas, le Grand Paris clôt avec panache une trilogie essentielle pour la compréhension de notre époque.

Sur le même thème :

2 Comments

  1. Je n’ai pas réussi à aller au bout de ce roman, tant le style m’apparaissait insipide. Quant on romanesque, j’avoue ne l’avoir pas perçu, malheureusement. Je me suis ennuyée et, du coup, j’ai abandonné. C’est dommage car le sujet m’intéressait beaucoup… Il faut croire que je ne suis pas sensible à la plume de cet auteur.

    • Ah oui son écriture est particulière, c’est très objectif, très distant… Même si j’avais beaucoup moins aimé son deuxième (pour le coup particulièrement romanesque, cependant, avec des histoires de confréries secrètes et de magouilles terribles), c’est finalement un auteur que j’ai beaucoup de plaisir à suivre. Le meilleur reste pour moi la Théorie de l’information, mais peu de chances que tu sois plus convaincue car on reste dans le même registre !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *