Poeasy de Thomas Clerc

400 pages de poésie(s) en vers libre, 751 poèmes, voilà qui a de quoi faire un peu peur. On n’ose pas trop s’aventurer sur les terres de la poésie contemporaine ; tout cela semble en général bien sérieux, bien abscons. Et pour tout dire, si j’ai pu faire quelques efforts pour Jaccottet et Bonnefoy à la fac, il y a bien longtemps que je n’avais pas lu de poésie postérieure à celle, disons, de René Char (ce qui n’est déjà pas si mal). Si je vous raconte ça, c’est que je me doute bien que nous sommes nombreux à rester convaincus que la poésie contemporaine, ce n’est pas pour nous mais le domaine de quelques revues hyper-spécialisées et d’analystes du langage qui finassent en fumant la pipe. Mais Poeasy de Thomas Clerc est bien loin de tous ces clichés et se révèle être un recueil revigorant, plein de légèreté et d’élégance, à l’image du personnage qui se trouve sur sa couverture, gentleman-poète à la Arsène Lupin.

thomas clerc poeasy couvCe personnage, on le retrouve – ou en tout cas on le projette – dans le poème d’ouverture, le seul avec celui qui clôt le recueil, à ne pas respecter le classement alphabétique qui préside à l’organisation de Poeasy – principe qui d’emblée fait un pied-de-nez à tout ce que la poésie requiert de sérieux, de recul, d’ambition. Ici, on ne fait pas oeuvre (“je préfère qu’on ne / fétichise rien de tout ça”, écrit Clerc dans “Comment présenter ceci”) , on cherche à la rigueur à rationaliser et à canaliser (jusqu’à son épuisement, comme un filon de pétrole finit par s’épuiser) le jaillissement poétique et une certaine tendance à la pitrerie. Cette démarche répond d’abord à l’angoisse ressentie après la fin du précédent projet de Thomas Clerc, Intérieur – tentative d’épuisement également, qui s’attachait à la description méthodique de l’appartement de l’auteur. L’écriture, libérée absolument, n’est resserrée dans un recueil volontairement sans structure, qu’une fois le projet arrivé à sa fin, ou une fois qu’il devient inutile de le prolonger.

Mais revenons au poème d’ouverture, dans lequel le “je” se décrit comme “un chanteur de variétés un chauffeur de salle”, et l’entreprise Poeasy comme un spectacle, idée reprise plus tard dans le poème “Poeasy arrive au village” par exemple. Car la notion de divertissement et surtout de variétés revient souvent dans le recueil, que ce soit par le biais d’un poème reprenant en français des textes de Bowie (“Année après année / de funk et de funky / tu savais / que le major tom / se droguait ?”, “Popisme”), d’une réflexion sur les blockbusters cinématographiques (“Auteurisme”), d’une “brève anatomie de la new wave” qui brode joliment les souvenirs (“Puis après ça j’ai eu dix-huit ans / je me suis interdit / et je n’ai plus rien écouté avec la même / intensité j’ai vieilli ? non pas même / cette réactivité s’est posée en moi / intranquille forever sur les ailes d’un électron.”) : Poeasy fait aussi dans la pop-ésie, si vous voulez bien me pardonner ce piètre jeu de mots.

Si Poeasy est, à sa manière, conçu comme un spectacle, bourré de pirouettes et de numéros cabotins, il n’est pas pour autant systématiquement spectaculaire. Au contraire, une grande partie des poèmes du recueil se présente comme une chronique du quotidien – tel cours à Nanterre, tel déjeuner dans un restaurant banal, tel instant perdu dans les bouchons. Là aussi, la trivialité des sujets renvoie la poésie “sérieuse” dans les cordes. Tout ceci n’empêche cependant pas Poeasy d’aborder des sujets plus graves – comme on le ferait dans un journal, simplement parce que ces sujets s’imposent au jour le jour, de l’angoisse de l’écrivain après la fin d’un projet important comme le fut Intérieur, précédent texte de Thomas Clerc, à l’inévitable tuerie de Charlie Hebdo en passant par les indignations politiques (“Déchéance de rationalité”) et les catastrophes naturelles dont on entend l’écho dans les JT.

Mais tout ceci se fait sans avoir l’air d’y toucher et sans se défaire d’une légèreté certaine dans la forme, comme quand Clerc se met à manipuler des formes poétiques conventionnelles. On trouve notamment une “Ballade de la dépendance sexuelle” douce-amère, un peu drôle et un peu déprimante, qui emprunte autant à la ballade classique qu’au “A une passante” de Baudelaire. Ailleurs, Clerc esquisse mine de rien des réflexions sur la forme poétique et le rapport qu’il entretient avec elle (“Prose poids lourd / nombreux sur autoroute et durs / à dépasser par la gauche. / La vers dépasse lui par la droite / alors j’essaie mais c’est contraire au code”, “Accident”) ou s’amuse à des jeux auto-référentiels, comme avec le “Poème de remplacement” (“Le poème qui devait figurer ici / a été remplacé / par celui-ci”) ou bien, dans “Carré d’as”, un personnage qui annonce qu’il va “faire un tour dans le poème d’à côté”.

Il serait vain de vouloir répertorier toutes les formes que prend la poésie de Thomas Clerc ou tous les thèmes qu’il effleure au fil de Poeasy. C’est en partie ce qui fait le charme de ce recueil, que l’on peut choisir de lire par petits morceaux ou de traverser de part en part, mais auquel on pourra revenir régulièrement, ne serait-ce que pour le plaisir d’avoir l’impression de se faire embobiner par un gentleman baratineur hors-pair.

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