Les Saisons de Maurice Pons

déluge (basilique saint marc) - illsutration les saisons

Je vais ici pouvoir écrire, écrire, écrire. Je vais vider mon cœur de tout son pus. Il ne m’arrivera rien, j’en ai la conviction. Et pourtant, hier encore, j’ai été traversé par une image : lorsque ce crâne de mouton m’est tombé dans les pieds, je l’ai vu soudain multiplié par mile fois lui-même, j’ai revu l’amoncellement des charniers que je ne veux plus voir, et le sourire des dents humaines; j’ai senti à nouveau la brûlure de l’enfer. Oui, j’ai cédé encore à la tentation de l’image… En serai-je jamais délivré ? C’est mon livre qui m’en délivrera.

Voilà ce qu’écrit Siméon, le personnage principal des Saisons, à son arrivée dans le village où il a choisi de s’installer. En dépit de l’hostilité affichée des habitants, en dépit du confort tout relatif du logement que lui propose Mme Ham, la gérante du café, en dépit surtout de la pluie qui s’abat sans relâche sur la région et qui est partie pour durer seize mois encore,  Siméon est bien décidé à rester. Pour le pire, sans doute, puisque dès les premiers jours se dessinent un avenir fait de douleurs et de solitude…

les saisons - maurice pons - couvIl y a dans cette solitude du personnage principal, dans sa difficulté à communiquer avec ceux qui l’entourent, à comprendre leurs codes, et dans le portrait renfrogné des habitants du village, leur hostilité affichée, leur bizarrerie aussi quelque chose du Château de Kafka. Mais il y a dans les Saisons quelque chose d’encore plus inconfortable, le sentiment que ce monde a échappé de peu à une catastrophe définitive. Siméon est hanté par le spectre de souffrances passées, et se souvient avec effroi de scènes de torture, de corps nus traînés par des prêtres, de massacres perpétrés par des policiers, de sa jeunesse passée « dans une cage » au milieu d’un désert de sable. On pense à l’occasion à un univers post-apocalyptique – les saisons distendues et d’une rudesse extrême font penser à ce genre, sans doute plus facilement aujourd’hui qu’à la sortie du roman en 1945 – mais aussi au cataclysme encore toute proche que fut la déportation. Sans doute, entre ces deux pistes, faut-il privilégier une troisième voie, plus métaphorique, qui fait du parcours de Siméon, et du monde désespérant que tentent d’habiter les villageois, une image de la condition humaine.

C’est un monde définitivement privé de Dieu que Maurice Pons donne à voir, un monde où règne une nature répugnante, où pullulent les vers et où prolifère le pus, où le seul élément que maîtrisent les hommes est le purin. Sur les hauteurs du village, signe de cet abandon total, le lieu-dit de la Croix n’est qu’une fosse septique à ciel ouvert, de repoussantes latrines collectives qui débordent d’excréments. Dans ce contexte la posture humble voire sacrificielle du personnage principal (« je suis plus pauvre que le plus pauvre d’entre vous », dit-il aux clients de l’auberge) et sa promesse de purger le Mal du monde grâce à son écriture en font une figure indubitablement christique :

Ce que je dois écrire n’est pas beau en soi. Je puis bien vous l’avouer, ce sont des horreurs que je dois décrire, des horreurs et des souffrances surhumaines – comme par exemple la mort de ma soeur Enina – et c’est à travers cette horreur que je dois atteindre la beauté, une beauté qui purifiera le monde, qui en fera sortir tout le pus, mot à mot, goutte à goutte, comme d’une burette à huile. Après quoi le monde sera meilleur, et vous-mêmes vous serez meilleurs dans un monde plus heureux. Voilà quelle est ma science.

Mais pour quels résultats ? Bien qu’il parvienne tant bien que mal à se faire une place, fort de relations avec des personnages emblématiques du village – notamment le Croll, le guérisseur, et Louana, gamine délurée -, Siméon reste l’étranger et, pire encore, la promesse de changement qu’apporte selon certains sa venue ne débouche sur rien alors que le village s’apprête à rentrer dans un hiver des plus rudes, long de quarante mois. Tandis que Siméon souffre dans son corps de la putréfaction qui partout impose sa loi – dans une sorte de simulacre de la Passion -, la rancœur et la haine s’ancrent de plus en plus profondément dans les cœurs… Et l’oeuvre fantasmée, que Siméon devait créer sur son seul trésor, quatre ramettes du papier le plus pur et le plus blanc ? Parasitée par cette réalité désastreuse, elle se limitera à quelques mots tracés maladroitement, qu’un lecteur pourra prendre au choix pour une prière ou un juron.

Les Saisons n’offre pas beaucoup d’éclaircies, et le récit, à l’image des saisons interminables qui régissent la vie du village, avance avec une indolence certaine. Mais Les Saisons n’a pas pour rien une réputation de roman-culte : le fonctionnement en vase clos du village exerce un pouvoir de fascination certain, et chaque interaction porte son lot de symboles, entre représentation grotesque d’un folklore défraîchi et angoisse existentielle. Obsédant, soutenu par un style qui fait de la déréliction une véritable esthétique, Les Saisons est un petit chef d’oeuvre qui, paradoxalement, réconforte : si Siméon échoue à purifier le monde par sa prose, Maurice Pons, lui, a bel et bien réussi.

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