Ici commence la nuit d’Alain Guiraudie

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A la fin du printemps 2013, en plein déferlement anti-mariage pour tous, Alain Guiraudie jetait un pavé dans le lac avec un très beau film qui parlait d’homosexualité mais sortait largement de la case « cinéma gay » dans laquelle on veut trop souvent cantonner ce genre de films. L’Inconnu du lac parlait d’amour, de désir et de solitude avec une liberté grisante. Une belle éclaircie que n’avaient pas réussi à assombrir les quelques esprits chagrins qui avaient fait censurer l’affiche du film à Versailles et Saint-Cloud.

C’est bien plus discrètement qu’Alain Guiraudie publie en cette rentrée littéraire son premier roman, Ici commence la nuit, sorte de pendant littéraire de l’Inconnu du lac.… Lire la suite

Oona et Salinger de Frédéric Beigbeder

oona o'neill salinger chaplin

Dans le titre du dernier roman de Frédéric Beigbeder, beaucoup ont surtout entendu Salinger. Certains ont trouvé que, pour l’auteur de 99 francs, il était plutôt arrogant de se mesurer à celui de l’Attrape-coeurs. D’autres n’ont pas réfléchi bien longtemps et se sont exclamés que revenir sur la vie d’un des plus célèbres ermites du XXe siècle était une idée merveilleuse.

Malgré toute l’admiration que peut porter Beigbeder à Salinger, c’est pourtant bien Oona O’Neill, me semble-t-il, qui est le sujet de ce roman qui l’a occupé pendant quatre ans. C’est elle qui a l’honneur de figurer en premier dans le titre comme dans le roman, et c’est sa vie plus que celle de Salinger qui nous sert de fil rouge.… Lire la suite

Une putain de catastrophe de David Carkeet

zorba le grec

Au risque de répéter des évidences, commençons par un petit éloge : tout juste dix ans après leur création, on ne saurait plus se passer des éditions Monsieur Toussaint Louverture. Il devient même difficile de compter tous les auteurs de petits bijoux et de véritables chefs d’œuvre dénichés ces dernières années par la maison, de Juan Filloy à Steve Tesich en passant par Julien Campredon et Frederick Exley, avec par-dessus le marché une attention constante à l’objet-livre qui se fait bien trop rare ces temps-ci…

L’année dernière, cette petite équipe de génie a jeté son dévolu sur un roman de 1980 signé David Carkeet, Le Linguiste était presque parfait, dans lequel Jeremy Cook, linguiste exerçant dans un institut étudiant le développement du langage chez les nourrissons, se retrouvait à enquêter sur la mort suspecte d’un de ses collègues, avec pour seules armes ses connaissances en matière de double négation et d’énoncés performatifs.… Lire la suite

La Condition pavillonnaire de Sophie Divry

pavillons banlieue

Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement.
Gustave Flaubert

 « Elle », c’est aussi bien Emma, que vous connaissez évidemment, que M.A., l’héroïne de la Condition pavillonnaire. Leur destin est le même : l’ennui. L’époque a changé, pourtant : M.A. est née dans les années 1950, dans un bourg de l’Isère, et toute sa vie aura pour cadre un monde en proie aux plus grands bouleversements.

Ca commence par mai 1968, qu’elle rate de peu, trop jeune d’un an ou deux, qui prépare le terrain de ses belles années estudiantines. Avec une excitation non dissimulée, M.A. quitte le foyer familial, théâtre d’une enfance banale mais heureuse, et s’installe à Lyon où elle entame des études d’économie pour la plus grande fierté de ses parents.… Lire la suite

L’Amour et les forêts d’Eric Reinhardt

lady chatterley

Mon premier contact avec Eric Reinhardt date, comme pour beaucoup de lecteurs, de 2007, avec la parution de Cendrillon. C’était la première fois que je m’intéressais de près à la rentrée littéraire, je ne savais pas vraiment à quel saint me vouer – j’ai d’ailleurs lu pas mal de daubes cette année-là – et une ou deux bonnes critiques avaient suffi à me décider pour ce roman qu’on disait extrêmement dense et ambitieux, articulé autour de quatre personnages, tous des avatars de l’auteur, des représentations des trajets qu’il aurait pu suivre si son destin avait été légèrement différent. Je l’avais refermé perplexe, pas certain d’avoir lu un brillant exercice d’autofiction ou un navet vain et prétentieux.… Lire la suite

Et rien d’autre de James Salter

james salter

Votre attention s’il vous plaît : James Salter est de retour ! Si, si, allons, vous savez qui c’est ; c’est un des petits tours de magie classiques de la rentrée littéraire : hier personne ne le connaissait, aujourd’hui tout le monde a lu l’ensemble de son oeuvre et clame sans ciller qu’il l’a toujours considéré comme un génie, de la trempe d’Updike et de Roth. Moi-même je garde un souvenir ému de Solo Faces et de A sport and a Pastime dont j’ai lu les fiches Wikipédia avant d’écrire mon article. Et qu’un écrivain pareil n’ait pas publié de roman depuis 1979, n’est-ce pas incroyable ?… Lire la suite

Emma de Jacques Boucher de Perthes

amour folie la fontaine

Je vous parlais en début de semaine de Jacques Boucher de Perthes, héros d’un roman de Christine Montalbetti, sorte de génial dilettante qui fut à la fois douanier, écrivain et premier théoricien de la préhistoire. J’étais un peu resté sur ma faim à la lecture de l’Origine de l’homme, et me voilà donc parti à la découverte du Boucher de Perthes romancier, grâce aux éditions José Corti qui ont exhumé dans le cadre de leur Collection Romantique Emma, un roman épistolaire publié en 1852. 

Emma étant apparemment, en littérature, un prénom maudit – celle de Jane Austen s’en tire certes plutôt bien malgré ses difficultés à comprendre ce qui se passe autour d’elle, mais je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler comment finit celle de Flaubert -, il ne faut pas s’attendre ici à un joli roman à l’eau de rose.… Lire la suite

Le Théorème du homard de Graeme Simsion

Prenez un type socialement inadapté, et par là-même absolument incapable d’entretenir une relation suivie avec une femme – disons même, tiens, qu’il est presque puceau. Dotez-le de traits de caractère et de manies antipathiques, tout en le montrant de temps en temps sous un meilleur jour pour le rendre attachant. Il pourra par exemple être un esprit brillant ou se montrer régulièrement désireux d’améliorer ses capacités sociales. Un savant mélange des personnages de Woody Allen dans les années 70 et du Sheldon de The Big Bang Theory fera l’affaire si vous manquez d’inspiration.

Pendant que votre type mijote, prenez une fille tout aussi paumée, mais a priori totalement incompatible avec notre homme.… Lire la suite

La Duchesse de Langeais d’Honoré de Balzac

duchesse de langrais 1941

Qui sont donc les Treize, cette société secrète déjà entraperçue dans Ferragus et qui donnent leur nom à ce que Balzac concevait comme une trilogie ? « Assez forts pour se mettre au-dessus de toutes les lois, assez hardis pour tout entreprendre, et assez heureux pour avoir presque toujours réussi dans leurs desseins », ils sont surtout des as de la discrétion : même dans les romans qui leur sont consacrés, ils n’apparaissent guère…

Voyez plutôt l’histoire de la Duchesse de Langeais, deuxième volume de cette trilogie : M. De Montriveau, fascinant personnage revenu de tout, officier glorieux de l’armée napoléonienne, explorateur des coins les plus reculés de l’Afrique, s’éprend d’Antoinette de Langeais, une duchesse dont l’esprit et la beauté sont loués dans tout Paris.… Lire la suite

A qui la faute ? de Sophie Tolstoï

leon et sophie tolstoi

Suite à la publication en 1891 de la Sonate à Kreutzer, un court roman de son mari Léon dont je parlais il y a quelques jours, Sophie (ou Sofia) Tolstoï écrit son seul et unique roman : A qui la faute ? Celui-ci se veut une réponse au texte très pessimiste de Tolstoï et est construit en miroir par rapport à celui-ci : l’histoire est presque la même, celle d’un couple dont le mariage va se révéler désastreux, se concluant par la mort de l’épouse, malgré l’amour qui unissait au départ les deux conjoints. Mais si Tolstoï permettait au mari de livrer à la première personne sa vision de l’histoire, Sophie va plutôt adopter le point de vue de la femme, Anna.… Lire la suite