Robinson de Laurent Demoulin

Robinson a dix ans. Il joue, court, crie, comme n’importe quel enfant. Mais Robinson ne parle pas. Pas le moindre mot depuis sa naissance : Robinson est autiste. Robinson n’accepte aucun « non », n’est pas propre, voire joue avec ses excréments dès qu’il en a l’occasion, jette ses jouets par la fenêtre, s’y jetterait aussi si celle-ci n’était pas, comme absolument tout ce qui peut présenter un danger dans une maison, aussi sécurisée qu’un coffre de la Banque de France.

Être le père de Robinson, c’est nécessairement du sport. Non seulement il n’est pas toujours facile de comprendre le bonhomme, mais surtout il faut faire avec un enfant de dix ans qui se comporte le plus souvent comme s’il en avait deux ou trois.… Lire la suite

Épépé de Ferenc Karinthy

brueghel - tour de babel - épépé

Alors qu’il monte dans l’avion qui doit l’emporter à Helsinki, où il se rend à un congrès de linguistes, Budaï ne peut guère imaginer qu’il se réveillera, quelques heures plus tard, dans un pays inconnu, qu’il se révèle incapable d’identifier, et où tous les habitants parlent une drôle de langue qui ne lui rappelle aucune de celles qu’il parle – lesquelles incluent tout de même le hongrois, l’anglais, le français, l’espagnol, l’allemand, pas mal de russe, d’italien, de latin, sans compter toutes celles qu’il baragouine plus ou moins.

Budaï s’est-il trompé d’avion, y a-t-il eu un malentendu, s’est-il présenté au mauvais terminal ?… Lire la suite

Zero K de Don DeLillo

zero k - hibernatus

Don DeLillo n’avait rien publié depuis Point Omega en 2010, mais le voilà enfin de retour avec Zero K, dont une bonne partie de l’intrigue prend place dans un complexe scientifique ultra-moderne où l’on se propose de cryogéniser les personnes qui le souhaitent en espérant qu’un jour l’avancée des connaissances scientifiques leur permette d’accéder à la vie éternelle. Loin de marquer une rupture dans son oeuvre, ce scénario à la limite de la science-fiction n’est jamais que le moyen de revenir sur des thèmes qui ne dépayseront pas les lecteurs assidus du maître.

La première partie de Zero K (Zero K, soit le degré zéro sur l’échelle de Kelvin, est la température la plus froide qu’il est physiquement possible d’atteindre) nous immerge dans ce drôle de complexe scientifique perdu au milieu d’une étendue désertique au Kazakhstan, qui tient un peu trop du décor de carton-pâte pour être honnête, par l’intermédiaire de Jeffrey Lockhart, invité par son père Ross à venir faire ses adieux à Artis, sa belle-mère, qui va subir la cryogénisation sous peu pour enfin échapper à une épuisante et lancinante maladie.… Lire la suite

Quelqu’un de Robert Pinget

un jour sans fin-quelqu'un-pinget

Il était là, ce papier, sur la table, à côté du pot, il n’a pas pu s’envoler. Est-ce qu’elle a fait de l’ordre? Est-ce qu’elle l’a mis avec les autres? J’ai tout regardé, j’ai tout trié, j’ai perdu toute ma matinée, impossible de le trouver. C’est agaçant, agaçant. Je lui dis depuis des années de ne pas toucher à cette table. Ca dure deux jours et le troisième elle recommence, je ne retrouve plus rien.

Ah, ce papier, ce foutu papier qui a disparu ! On va en entendre parler, dans Quelqu’un. C’est qu’il y tenait, notre narrateur, à ce papier, ce papier que Marie a peut-être fichu à la poubelle mais qu’il cherchera aussi bien dans les arbres au cas où il se serait envolé par la fenêtre, ce fameux papier sur lequel il avait noté… Mais quoi déjà ?… Lire la suite

L’Oragé de Douna Loup

Il est à craindre que le nom de Jean-Joseph Rabearivelo ne vous dise pas grand chose – rassurez-vous, ça ne fait pas non plus très longtemps que je l’ai découvert. Il s’agit pourtant d’une des figures les plus importantes de la littérature malgache, et notamment le premier écrivain de l’île à écrire en français, que l’auteure franco-suisse Douna Loup nous propose de découvrir dans son troisième roman.

Lorsque Jean-Joseph Rabearivelo naît, en 1903, Madagascar est depuis six ans sous administration française. La colonisation, qui s’est faite dans le sang et a été suivie de dix ans de guerre civile, est encore dans toutes les mémoires et les mouvements contestataires, qui ne cesseront jamais d’élever leur voix jusqu’à l’indépendance en 1958, restent très présents.… Lire la suite

Le Fémur de Rimbaud de Franz Bartelt

Image - antiquaire

Majésu Monroe est antiquaire. Pas du genre brocanteur à la petite semaine, non, plutôt du genre à vendre des objets rarissimes, voire absolument uniques. Du tube digestif de Pantagruel au cure-dents de Landru en passant par des bocaux (étanches) contenant la vérole de Musset ou une chaussette trouée ayant appartenu à Arthur Rimbaud, Majésu a tout, pourvu qu’on veuille bien croire à son boniment.

Majésu rencontre un jour Noème, fille unique de deux aristocrates pleins aux as contre qui elle s’est révoltée à l’aube de son adolescence. Rejetant complètement le modèle parental, Noème veut être aussi pauvre que ses parents sont riches, et aussi communiste que ses parents sont capitalistes.… Lire la suite

Le Bavard de Louis-René des Forêts

monsieur bavard

A l’occasion de la publication d’un Quarto reprenant les oeuvres complètes de Louis-René des Forêts, on a pu lire dans la presse spécialisée et même ailleurs quelques articles sur cet auteur disparu en 2000. Une expression y revenait à tous les coups ou presque : Des Forêts était un « écrivain pour écrivains ». Ce qui signifie en général qu’il s’agit d’un auteur qui n’a jamais connu de véritable succès public et dont l’oeuvre se révèle passablement hermétique. Ordinairement ça ne me fait pas trop peur, ce doit être l’écrivain qui sommeille (profondément) en moi qui fait ça.

De fait, c’est un écrivain qui signe la quatrième de couverture du Bavard dans la collection L’Imaginaire de Gallimard ; une quatrième d’écrivain pour écrivains aussi semble-t-il, la boucle est bouclée, où Pascal Quignard nous indique, nous annonce, nous apprend, je ne sais pas très bien, que « Le Bavard, pure contamination des mots les uns avec les autres, étend cette contagion avec une rage qui offre peu d’exemples à l’ensemble des protagonistes du drame, gagne à sa cause délétère les figures mêmes de l’auteur et du lecteur, provoquant de la sorte un rare et extraordinaire malaise. »

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Data Transport de Mathieu Brosseau

courrier

Au début du roman, M. naît une deuxième fois. Repêché, nu, par un cargo nommé Data Transport, dans les eaux de l’océan. Comme un nourrisson, il ne maîtrise qu’à peine le langage : seule une lettre passe ses lèvres, le B. A la fois babil et bégaiement, il le répète inlassablement.

Etant donné son infirmité, M. trouve un métier qui ne nécessite quasiment aucun contact avec d’autres. Il est chargé de traiter, dans un centre de tri postal, les NPAI – N’habite Pas à l’Adresse Indiquée -, des lettres qui se sont égarées. A travers ces fragments, le plus souvent nébuleux mais bavards, M.… Lire la suite