Du ménage dans ma PAC

Comme tous les gros lecteurs, j’ai une PAL – Pile à Lire – que j’essaye de contenir et de maîtriser. A côté, j’ai également une PAC – Pile à Chroniquer – pour tous les livres terminés sur lesquels je n’ai pas encore eu le temps d’écrire un billet. Pour ne pas me laisser déborder, j’essaye de faire en sorte qu’elle ne dépasse pas les dix exemplaires, et qu’aucun n’y traîne plus de trois mois. Comme elle a, ces jours-ci, largement dépassé ces deux limites (le record de longévité appartient à Siri Hustvedt, dans la PAC depuis décembre) et que la rentrée, qui est généralement une période où les deux piles débordent, approche, voilà un mot rapide sur quelques-uns de ces livres qui traînent depuis un peu trop longtemps.… Lire la suite

Requin de Bertrand Belin

jaws jaws jaws

Dans le contre-réservoir de Grosbois, un lac artificiel à proximité de Dijon, un homme est en train de se noyer. Pas de faux suspense, sa mort est imminente, une mort stupide, provoquée par une simple crampe qui l’a harponné loin du rivage, trop loin pour être vu ou entendu par Peggy et Alan, sa femme et son fils, trop occupés de toute façon à se rassasier de soleil, ou par n’importe quel autre baigneur venu profiter du lac.

L’homme se noie : quelques minutes en suspension, entre deux eaux, quelques instants qui suffisent à ce que sa vie défile devant ses yeux.… Lire la suite

Les Corrections de Jonathan Franzen

flaubert ratures

« Toutes les familles heureuses se ressemblent ; mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon », écrivait Tolstoï. On pourrait aller plus loin et préciser que, dans une famille malheureuse, chaque membre l’est aussi à sa façon.

Prenons les Lambert, une famille originaire du Midwest. Les trois enfants, Gary, Chip et Denise, ont fui dès qu’ils l’ont pu Saint Jude, leur ennuyeuse petite ville natale. Gary, père de trois garçons, est en guerre ouverte avec sa femme, Caroline, qui cherche à la convaincre qu’il souffre de dépression. Chip s’est installé à New-York après avoir perdu son poste d’enseignant en université pour avoir couché avec une étudiante.… Lire la suite

Seul dans le noir de Paul Auster

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Seul dans le noir, je tourne et retourne le monde dans ma tête tout en m’efforçant de venir à bout d’une insomnie, une de plus, une nuit blanche de plus dans le désert américain.

Suite à un accident de voiture qui le contraint la plupart du temps à garder le lit, August Brill s’est installé dans la maison de sa fille, Miriam, dans le Vermont, en compagnie également de Katya, la fille de Miriam.

Dans le silence de la maison, chacun lutte contre ses démons et tente d’oublier les évènements qui l’ont précipité dans une apathie sans issue : August porte le deuil de sa femme, Sonia, emportée par un cancer ; Miriam ne parvient pas à se remettre de son divorce, survenu cinq ans plus tôt ; Katya a vu son fiancé, Titus, se faire décapiter par ses preneurs d’otage en Irak, où il était parti combattre.… Lire la suite

Juste ciel d’Eric Chevillard

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Cette fois c’est la fin pour Albert Moindre. Après avoir été l’ardent défenseur de l’orang-outan, après quelques apparitions en Afrique, après avoir écrit une biographie de Dino Egger, le pauvre Albert, si peu reconnu de son vivant, croise malencontreusement la route d’une camionnette transportant des olives et des dattes. Le choc envoie illico notre héros récurrent ad patres.

A peine a-t-on fini, ici-bas, de séparer la pulpe d’olive de ce qui reste du corps « dénoyauté » de Moindre, que celui-ci est déjà en train de se demander s’il est au Paradis ou en Enfer. Car l’espace dans lequel il est soudain transporté n’est pas des plus évocateurs.… Lire la suite

La Chouette aveugle de Sadegh Hedayat

magritte compagnons de la peur

Pour un stage effectué au début de l’année, j’ai été conduit à m’intéresser à la littérature en persan, dont l’histoire atypique trouve ses racines dans une abondante production de poésie du XIIe au XIVe siècle. Longtemps jugée inégalable, celle-ci a conduit les auteurs iraniens et afghans à rester jusqu’à la fin du XIXe dans l’ombre de modèles quasiment déifiés comme Férdowsî, auteur du Shâh Nâmeh, une épopée de plus de 60 000 vers. Son renouveau n’a eu lieu qu’au début de l’époque moderne, notamment sous l’impulsion d’une poignée d’auteurs qui ont introduit la forme romanesque en Iran.

Tête de file involontaire de ce renouveau de la littérature persane, Sadegh Hedayat est né en 1903.… Lire la suite

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

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Bien que je ne sois pas le plus assidu des lecteurs de la blogosphère littéraire, il m’a été impossible de rater, l’année dernière, le véritable phénomène qu’a été Réparer les vivants de Maylis de Kerangal. Pendant plusieurs mois, il m’a semblé le voir chroniqué absolument partout, et au moment où je commençais à l’oublier, il a resurgi dans bon nombre de classements de fin d’année. Difficile de résister, donc, quand je suis tombé dessus sans même le chercher à la bibliothèque.

Du sujet, j’avais compris l’essentiel : Simon Limbres est un jeune homme qui décède brutalement, bêtement, dans un accident de la route.… Lire la suite

Price de Steve Tesich

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On a découvert Steve Tesich il y a deux ans, lorsque les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont propulsé Karoo, immense roman publié au début des années 90, juste avant la mort de l’auteur, sur le devant de la scène. Fort de ce succès-surprise, la petite mais indispensable maison d’édition publiait cet automne Price, le premier roman de Tesich.

Ce hasard du calendrier éditorial nous force ainsi à lire l’oeuvre de Tesich à l’envers : le roman de la maturité avant l’oeuvre de jeunesse, le texte du crépuscule avant celui des grandes espérances. Il y a ainsi quelque chose de déstabilisant à découvrir dans Price une fraîcheur, une inspiration qu’on ne trouvait pas dans Karoo.… Lire la suite

Mécanismes de survie en milieu hostile d’Olivia Rosenthal

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Les faits ne se contentent pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder.

C’est sur cette note d’intention qui sonne comme un avertissement que s’ouvre Mécanismes de survie en milieu hostile. Le fait qui va revenir tout au long des cinq chapitres qui composent le roman est de ceux que quiconque voudrait tenir à distance et oublier par tous les moyens possibles : la disparition d’une soeur.… Lire la suite

Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

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Qui n’a pas planché, un jour ou l’autre, sur l’Etranger, superstar des programmes de littérature au lycée et régulièrement cité dans le palmarès des livres préférés des Français ? Qui ne s’est jamais demandé pourquoi Meursault se révèle incapable de pleurer à l’enterrement de sa mère, et pourquoi quelques temps plus tard il tue un Arabe sur la plage – à cause du soleil, dit-il ? Combien se sont interrogés sur le sens du procès qui s’ensuit, qui s’attarde plus sur le détachement émotionnel de Meursault que sur son crime ?

Le statut particulier de l’Etranger dans le paysage de la littérature française du XXe siècle en fait un candidat idéal à la réécriture ou à la citation.… Lire la suite